La crise libanaise secoue la Francophonie

Une partie de bras-de-fer se joue entre le président et le nouveau premier ministre

XIème Sommet de la Francophonie à Bucarest



Bucarest - À 24 heures de l'ouverture du 11e Sommet de la francophonie dans la capitale roumaine, les délégations des 53 pays membres qui envahissent lentement la ville ne voulaient toujours pas croire que le Liban serait absent du sommet. Dans la journée, le président Émile Lahoud a plongé le sommet dans une véritable crise en annonçant que son pays ne se rendrait pas à Bucarest tant qu'une invitation ne lui serait pas adressée personnellement.
«Le Liban ne participera pas au Sommet de la francophonie car aucune invitation n'a été adressée au président de la République selon les règles en vigueur», a affirmé le président. «La présence d'un quelconque responsable libanais quel que soit son niveau sera considérée comme une présence personnelle et ne représentera pas l'État libanais.»
Dans les couloirs du parlement roumain où se tient l'événement, les participants jugent pour le moins absurde que l'hôte du sommet de 2002, à Beyrouth, ne soit pas à Bucarest. Avant que cette édition du Devoir ailler sous presse, le porte-parole de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), Hugo Sada refusait de confirmer l'absence du représentant du premier ministre Fouad Signora, le ministre de la Culture Tarek Mitri, qui semblait prêt à partir pour Bucarest pas plus tard qu'hier.
Selon une source francophone haut placée, c'est une véritable partie de bras de fer qui se joue en ce moment au Liban entre le président pro-syrien et le nouveau premier ministre Fouad Signora. Le Sommet de la francophonie a en effet préféré inviter le nouveau premier ministre élu à la suite de l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafik Hariri, plutôt que le président Lahoud nommé avec l'accord des anciens occupants et largement boycotté par la communauté internationale.
À Beyrouth, le président Lahoud a accusé la Roumanie, responsable des invitations, de s'être soumise «aux pressions directes exercées par le président français Jacques Chirac». Il serait animé, dit Lahoud, par «des motifs personnels sans prendre en compte les profondes relations libano-françaises».
Du côté de l'OIF, on invoque la résolution 459 du Conseil de sécurité de l'ONU qui reconnaît la légitimité du gouvernement Signora issu des urnes. «C'est la résolution qui fait loi», dit un haut fonctionnaire. Derrière les portes closes, on n'hésite pas à affirmer que le président libanais préfère saboter la participation du Liban au sommet, plutôt que de voir son premier ministre élu y déléguer un représentant.
Toute une partie de la déclaration finale que doivent adopter les chefs d'États et de gouvernements vendredi prochain est donc en suspens. La francophonie s'apprêtait en effet à apporter son soutien actif à la reconstruction du Liban et à soutenir les efforts de démocratisation du pays.
Invité dans un palais du XVIIIe siècle, hors de Bucarest, à clôturer un colloque réunissant les écoles nationales d'administration québécoises et roumaines, le premier ministre Jean Charest a tenu à affirmer sa «solidarité au Liban et aux Libanais. Je pense que la francophonie voudra contribuer à la reconstruction [...]. Je m'attends à ce que de part et d'autre les pays de la francophonie contribuent dans la mesure de leurs moyens à la reconstruction du Liban.» Concernant le vif débat qui déchire le pays, il s'est contenté de dire que «la démocratisation reste toujours un sujet d'actualité».
«La position d'Ottawa sur le Liban, c'est celle du G8, a quant à elle déclaré la ministre fédérale de la Francophonie Josée Verner. C'est également celle de la France, de l'Italie, du Japon et de bien d'autres pays.»
Rencontre Charest-Harper au sommet
Alors que la plupart des chefs d'États et de gouvernements arrivent aujourd'hui, le premier ministre québécois rencontrera exceptionnellement Stephen Harper en fin de journée dès son arrivée. Les deux hommes doivent discuter de l'organisation du prochain Sommet de la francophonie, qui doit se tenir à Québec en 2008 dans le cadre des fêtes du 400e anniversaire de la capitale.
Il s'agit de préciser les responsabilités respectives de Québec et d'Ottawa dans l'organisation du sommet. Les statuts de l'OIF précisent que ce sont les «pays» qui organisent les sommets. Il y a deux ans, le gouvernement de Jean Charest avait conclu une entente générale avec le premier ministre Paul Martin pour une organisation commune. Depuis, les gouvernements ne sont pas revenus sur le détail des responsabilités de chacun alors que les responsables ont changé.
Au bureau du premier ministre, on ne s'attend pourtant à aucune friction. Le premier ministre canadien souhaiterait d'ailleurs être vu le plus souvent possible à côté de son homologue québécois durant ce sommet. Lors de cette rencontre, il sera aussi question d'Haïti et du projet de formation des fonctionnaires haïtiens qu'y poursuit l'École nationale d'administration publique.
Dans ce pays, le Canada et la France souhaitent d'ailleurs coordonner leurs efforts et mettre leurs ressources en commun afin d'avoir un plus grand impact sur le développement du pays. C'est notamment l'objet du protocole d'entente général qu'a signé hier la ministre fédérale Josée Verner avec la ministre française à la Coopération, au Développement et à la Francophonie, Brigitte Girardin.
«Le Canada et la France sont très impliqués en Haïti, dit Brigitte Girardin. Nous avons constaté que [...] si on voulait être encore plus efficace, il était quand même mieux de mutualiser nos aides et de travailler ensemble.» Le Canada a annoncé en juillet dernier une aide à Haïti de 520 millions de dollars étalée sur cinq ans. La ministre n'exclut pas que cette coopération franco-canadienne puisse un jour s'étendre au Liban.
Josée Verner a tenu à préciser que la page de l'incident diplomatique qui a marqué la dernière visite au Canada du secrétaire général de l'OIF, Abou Diouf, était définitivement tournée. Les deux hommes qui ne se sont pas vus à Paris lors du passage de Stephen Harper en juillet auront l'occasion de s'entretenir pendant le sommet. «Il y a longtemps qu'il n'y a plus personne en francophonie qui parle de ça», dit-elle.
Sans s'engager financièrement, Jean Charest accueille par ailleurs avec intérêt la proposition avancée par la Roumanie de créer à Bucarest une université francophone des Balkans. «C'est un projet intéressant, dit-il. Partout où l'on peut augmenter le rayonnement du français on pense que c'est une bonne chose.»
Correspondant du Devoir à Paris


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