L'objectivité subjective

1998


6 mai 1998
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«L'objectivité est subjective,
et la subjectivité est objective. »
_ - Woody Allen
Woody Allen n'aura jamais si bien dit! On pourrait même appliquer sa fine observation philosophique à nos médias québécois de langue française. Du moins, en ce qui concerne l'épineuse question constitutionnelle...
Sans citer le brillant cinéaste new-yorkais, c'est ce que faisait dimanche le journaliste Paul Wells dans The Gazette. Dans un long texte de réflexion des plus pertinent, Wells soulignait comment la plupart des journalistes et chroniqueurs francophones, par opposé aux anglophones, s'imposent une objectivité quasi mythique en préférant que leur option constitutionnelle soit inconnue du lecteur.
Selon Wells, cette obsession de l'objectivité est due au fait que l'auditoire des journalistes francophones, contrairement à celui des anglos, est divisé sur la question nationale. D'où leur refus de prendre position afin de ne pas antagoniser un camp ou l'autre. Et Paul Wells de demander: «Connaissez-vous une autre question demandant aux journalistes de sonder leur auditoire avant de décider comment ils la couvriront?» Il note que cette extrême réticence à prendre position sur le Québec, les mêmes journalistes ne l'ont plus lorsqu'ils se prononcent sur le tabagisme, l'avortement ou la peine capitale. La question nationale serait-elle moins importante que ces dernières? Bizarre...
Le résultat, selon Wells, est que la pratique de ce qu'il nomme la «doctrine de l'équilibre» donne une couverture qui manque d'audace. D'après lui, on doit aussi à la doctrine de l'équilibre cette mode voulant qu'il y ait un «juste milieu» entre le OUI et le NON, une mode qui amène à présenter ces deux options comme des espèces d'extrêmes entre lesquelles se trouverait le paradis de la modération. Ce qu'il qualifie de «pathologie du centre» crée une apparence de neutralité. Mais cette neutralité n'est qu'un mirage, car on ne saurait imaginer qu'il puisse encore rester des journalistes n'ayant aucune position favorisant le maintien du Canada ou la création d'un Québec souverain!
Un autre effet de cette quête de l'objectivité est que «le nombre de chroniqueurs ou de commentateurs francophones qui admettent être fédéralistes ou souverainistes est de plus en plus restreint». Mais en fait, hormis quelques rarissimes exceptions, cette illusion de l'objectivité éloigne ou fait taire ceux qui, dans les médias francophones, voudraient prendre position pour la souveraineté aussi clairement et librement que leurs collègues anglophones le font quant au fédéralisme. C'est donc l'option souverainiste qui se retrouve marginalisée. Pourquoi?
Primo: ses voix claires et audibles sont trop peu nombreuses dans les médias écrits ou électroniques. Secundo: la plupart des quotidiens ont des politiques éditoriales fédéralistes sans contrepoids souverainiste dans leurs chroniques adjacentes. Bref, c'est toute la diversité de l'information et de l'opinion qui en prend pour son rhume. Et c'est le camp fédéraliste qui s'en trouve favorisé.
Quand la diversité vient à manquer à ce point, la liberté de la presse s'en trouve diminuée, la qualité de la démocratie est menacée et les débats se font de plus en plus rares. Dans Le Devoir du 11 avril, l'écrivain Pierre Godin le soulignait avec force: «Aussi aimerais-je, ne serait-ce que pour l'intelligence du débat, son équilibre et son honnêteté, que les 60% de Québécois francophones qui ont dit OUI au dernier référendum puissent disposer eux aussi d'une presse parlée et écrite vouée à la défense et à la promotion de la vision souverainiste de l'avenir.» Le simple fait que cette demande ait à être formulée en dit long...
Pourtant pour reprendre le mot de Woody Allen, l'objectivité est ici plutôt subjective. Ceux des journalistes et commentateurs qui cachent leur option - volontairement ou non -, sont sûrement aussi biaisés dans leur vision des choses que ceux dont l'option est claire et publique! La différence étant - et elle n'est pas mince! - que le lecteur ne sait rien du biais plus discret de ceux qui se prétendent neutres et objectifs, tandis qu'il connaît celui des analystes qui écrivent ou parlent à visière levée.
Cette atrophie de la diversité causée par la marginalisation du point de vue souverainiste fait aussi que la pensée est de moins en moins mise au défi par la confrontation d'idées contraires sur la question constitutionnelle. Donc, on ne polémique à peu près plus sur ce sujet dans les grands quotidiens, ou si peu. De plus en plus, cet exercice est confiné aux médias dits alternatifs, lesquels, par définition, sont moins accessibles au commun des mortels. À cette diversité décroissante et aux polémiques de plus en plus absentes des médias grand public s'ajoute une certaine timidité à engager et à confronter les politiciens dans le cadre d'entrevues écrites ou diffusées. Se voulant objectifs, les animateurs francophones hésitent souvent à débattre avec leur invité croyant que s'ils le font, ils paraîtront trop partisans. Résultat: on ne compte plus les sapins qu'on nous passe!
Mais il y a des exceptions. Par exemple, Gilles Proulx, ce lundi à CKAC une entrevue des plus «virile» avec Jean Charest. En confrontant ce dernier, Proulx - un journaliste dont le style est certes abrasif mais que l'on snobe et sous-estime à tort -, a réussi à débusquer la vacuité du chef du PLQ comme peu ont su le faire dans des entrevues moins confrontationnelles. Dommage que de telles entrevues-débats soient l'exception et non la règle.
«Si la tendance se maintient», comme dirait Bernard Derome, on peut parier que la rareté des voix souverainistes dans la plupart des médias francophones n'est pas à la veille de se résorber. Sous prétexte d'objectivité, on continuera à cacher ce qui, en fait, est une prédominance de l'option fédéraliste - par dessein ou par défaut -, contrairement aux médias anglos où les opinions sont claires. Faut croire qu'on n'a plus l'objectivité qu'on avait...


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