L’ivresse d’un référendum gagné

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Le Québec, seul endroit en Amérique du Nord à ne pas avoir connu la prohibition


Le 10 avril 1919, il y a un siècle exactement, les hommes du Québec font usage du droit de vote qui leur est accordé en exclusivité pour autoriser la vente d’alcool. Ce référendum demeure le seul de toute l’histoire du Québec à avoir suscité un oui majoritaire. Sa question était simple : « Êtes-vous d’opinion que la vente des bières, cidres et vins légers, tels que définis par la loi, devrait être permise ? » Les votes expriment une majorité massive : 78,62 % des votants, soit 178 112 bulletins de vote, indiquent un oui. La veille du vote, à Montréal, les partisans du Oui ont paradé aux flambeaux dans les rues de la ville.


En théorie, à la suite de ce référendum, le Québec apparaît tel un des rares îlots dans l’espace nord-américain où l’on peut consommer librement des alcools légers, essentiellement de la bière et du vin. Cela ne veut pas dire pour autant que le gros de la société soit favorable à ce que l’alcool coule à flots. Bien au contraire.


En Chambre, en mars, le très sonore député libéral Napoléon Francoeur s’oppose à la prohibition. « Dans mon opinion, c’est une mesure hypocrite. La prohibition est une ennemie de la tempérance, que l’on a toujours prêchée et enseignée au peuple. On ne lui a jamais enseigné la prohibition qui est inconnue, qui a fait faillite dans tous les pays où les extrémistes ont tenté de l’établir. »


La prohibition, observe de son côté Le Devoir, n’est pas une solution efficace à des maux sociaux. « On aura tôt fait de voir que la prohibition ne sera pas observée. Ce sera un encouragement à la fabrication illicite de liqueurs dangereuses. »


L’interdiction pure et simple, estime Le Devoir, ne fonctionne pas. Et de toute façon, « l’adoption d’un programme de tempérance raisonnable importe plus » que de miser sur les statuts d’une loi « d’inspiration douteuse ».


En un mot, comme plusieurs, ce journal bien catholique affirme s’opposer à des mesures légales qui ne peuvent pas, de toute façon, être imposées efficacement par l’État.


Pour beaucoup de gens, la liberté de se procurer de la bière et des vins de table dans les hôtels et les restaurants, de même qu’en consommer à domicile, doit enfin être obtenue. Les mentalités ont changé. La société est toujours aussi religieuse, mais ses perspectives se sont modifiées. Au XIXe siècle, la défaite des patriotes de 1837-1838 avait favorisé le développement d’un pouvoir religieux ultramontain.


Au nom de cette radicalité, des groupes opposés à la consommation d’alcool voient le jour. Des villes et des comtés vont interdire l’alcool sur leur territoire, pour finir par se montrer favorables au moins à la bière et au vin.


Changements


À majorité, l’opinion se montre désormais favorable à une circulation encadrée de certains produits alcoolisés. Seulement sept circonscriptions, plus ouvertement conservatrices, votent contre la fin de la prohibition lors de ce référendum de 1919. Ce sont les comtés de Pontiac, Compton, Dorchester, Huntingdon, Brome, Stanstead et Richmond.



Dans mon opinion, c’est une mesure hypocrite. La prohibition est une ennemie de la tempérance, que l’on a toujours prêchée et enseignée au peuple.




 

À Québec, le chef de l’opposition conservatrice, Arthur Sauvé, s’est déclaré partisan de la vente des bières et des vins légers. À la barre de l’État, les libéraux de Lomer Gouin ne pensent pas tellement différemment. On en a tous assez, en gros, des termes d’une prohibition qui n’empêche pas pour autant l’alcool de circuler en société.


Pour Le Devoir, plutôt que d’interdire totalement l’alcool, les regards devraient plutôt se tourner vers ces médicaments aux attributs douteux, ces potions diluées dans des alcools dont les effets combinés s’avèrent inconnus et requerraient plus de surveillance que la vente de bière ou de vin, croit-il. Surtout que ces potions sont souvent destinées à des enfants.


Pour la tempérance


Est-ce à dire que la société québécoise, au sortir de la Grande Guerre de 1914-1918, se montre soudain favorable à la consommation d’alcool ?


Pas du tout !


« La tempérance peut exister sans la prohibition », répète Le Devoir. D’autant que la prohibition de l’alcool s’avère inefficace, juge le journal, puisque les lois peuvent bien en interdire la vente sans pour autant que cela ait d’effet réel. « Ce qui importe d’abord, c’est d’avoir une loi qui en arrive à la répression des excès alcooliques et, par ailleurs, ne verse pas dans l’arbitraire. »


Contrairement à ce que l’on peut croire d’instinct, une partie importante du clergé de l’époque s’oppose à la prohibition, sans pourtant se mêler directement de la campagne référendaire.


Les propos de James Gibbons, cardinal à Baltimore, sont relayés. Défenseur des ouvriers, Gibbons affirme que la prohibition est un affront au bon sens lui-même. « Cette loi est un accroc à la liberté individuelle de chacun. » Le député Napoléon Francoeur rappelle pour sa part que « le clergé catholique, avec à sa tête le pape Léon XIII, et les évêques se sont déclarés contre la prohibition ».


Pour mais contre…


Les tenants du Oui au référendum de 1919 ne sont pas pour autant favorables à une libre circulation de l’alcool. On continue de beaucoup s’en méfier.


Au Devoir, on propose l’abolition totale des buvettes et des bars où il se vend des boissons alcooliques fortes, tels le gin, le rye, le whisky, le scotch et les autres alcools forts. Avec ces liquides, juge le journal, « des gens s’empoisonnent ».


Le référendum ne change pas grand-chose : 92 % des municipalités interdisent déjà la vente de ce type d’alcool, rappelle l’historien Yannick Cormier dans le numéro courant de la revue Cap-aux-Diamants.


Des médecins en particulier, on se méfiera : des sanctions rigoureuses sont demandées contre ceux qui seraient reconnus coupables d’avoir vendu des alcools de façon frauduleuse.


Si on en a contre les alcools forts, on ne néglige pas non plus l’encadrement de la bière, qui demande des titres et des autorisations de fabrication rigoureusement encadrées par la loi.


« Cette loi de vraie tempérance, complétons-la par la vulgarisation de l’enseignement antialcoolique dans toutes nos écoles », réclame Le Devoir.


« Que l’instituteur se serve, par exemple, des planches murales des Clercs de Saint-Viateur […] ; que chaque écolier ait dans les mains, comme manuel scolaire, une série de réductions de ces planches ; que, jusque dans les ateliers, la lutte contre l’alcool attire l’attention des jeunes gens ; ainsi, nous ferons, dans notre province, plus de progrès contre l’alcoolisme […] que les autres provinces et les autres pays avec une loi inapplicable de prohibition absolue. »


En avril 1919, la victoire des antiprohibitionnistes ne change donc pas grand-chose dans l’immédiat pour ceux qui voudraient lever le coude. La prohibition, en certains lieux, ne fait que changer de forme et de nom.