L'isoloir

Tribune libre

Dans son livre Malaise dans la civilisation [1], Freud écrivait: « La civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. »


Cet ouvrage a été publié en 1930.


Toutes les civilisations sont de fabrication humaine et servent les intérêts d’une tribu réfugiée au sommet de la pyramide sociale.


De nombreuses découvertes scientifiques nous permettent de comprendre que notre espèce a évolué naturellement en petits groupes [2] durant des millions d’années. Notre génétique est ainsi faite, naturellement [3]. Gandhi, qui le comprenait bien, disait que la société devait être comme des ronds à la surface de l’eau d’un lac se touchant de proche en proche, c’est-à-dire de l’un à l’autre, sans pour autant être doté d’un centre commun.


Cette manière de vivre ensemble est contraire aux civilisations qui nous ont précédées et qui se sont effondrées d’épuisement à tenter de se conformer aux objectifs d’une seule tribu [4]. Cette tribu se croyant bien opportunément exceptionnelle en s’extirpant du magma tribal résultant des grandes populations urbaines.


Dans ces sociétés dites monochrones [5], toutes les tribus sont empilées les unes au-dessus des autres en fonction de leur statut social qui se traduit en pouvoir de décider et de choisir, plutôt qu’étalées horizontalement, conformément à leur contribution égalitaire réelle à la collectivité.


Les sociétés polychrones [6] à étalement horizontal déplaisent aux civilisations qui se croient rationnelles [7]. Il n’y a pas beaucoup de pouvoir à tirer des sociétés naturellement égalitaires qui semblent désorganisées et particulièrement insaisissables, lorsque ce n’est pas tout simplement méprisables par leur manque apparent de maturité. Elles sont pour cela, malgré leur ajustement efficient à long terme à leur environnement naturel, qualifiées de primitives.


Nous savons tous comment les Premières Nations, un modèle d’équilibre, ont su vivre harmonieusement avec la nature durant plus de 15 000 ans avant que le plus grand modèle de société monochrone qui soit ne vienne s’imposer férocement avec son écrasante civilisation de fer et de plomb.


Notre proximité historique avec les Premières Nations n’a pas été sans effets sur l’évolution de notre culture québécoise, qui sous bien des rapports a anthropologiquement fait de nous des polychrones.


C’est ainsi qu’en compagnie des Premières Nations nous sommes devenus Québécois, que nous avons tricoté une culture qui ne pouvait devenir ce qu’elle est où que ce soit ailleurs dans le monde à tout autre moment de l’histoire humaine.


Par conséquent, nous ne retrouvons pas notre culture et notre identité historique essentielles dans l’empilement des tribus du multiculturalisme bureaucratique qu’on cherche à nous imposer sans égard à notre évolution naturelle.


Depuis 1760, la société monochrone par excellence, sous couvert de démocratie depuis 1867, ne cesse d’insister de toutes sortes de manières pour que notre superbe société naturellement polychrone devienne cupidement monochrone comme la leur. Périodiquement, ils nous est offert de tout sacrifier pour un plat de lentilles. Sans arrêt, il nous est dit qu’il n’y a rien qui importe plus que l’avarice, ou alors gare à nous. Il semblerait que nous sommes tous destinés à émuler Séraphin Poudrier.


Les élections municipales approchent. D’un côté il nous est offert de travailler pour nous tous et de l’autre d’avoir l’illusion d’accéder au-dessus de la pile en travaillant pour la gloire de la grande ville qui souhaite ardemment faire partie du monde mégalomaniaque [8] de la mondialisation.


Pour faire un choix définitif, sans discussion franche, sans possibilité de revenir en arrière, il nous est accordé un gros deux minutes de paix derrière un isoloir. Le seul moment dans une société monochrone durant lequel le citoyen ordinaire jouit de la capacité de choisir et de l’illusion du pouvoir dont profite en permanence la tribu au-dessus de la pile.


[1] FREUD, Sigmund, Malaise dans la civilisation, Éditions Payot et Rivages, 2014, 174 pages.


[2] Robin Dunbar, anthropologue : https://fr.wikipedia.org/wiki/Nombre_de_Dunbar


[3] DE SOUSA SANTOS, Boaventura, Cognitive Justice in a Global World: Prudent Knowledges for a Decent Life, Graven Image, 2007, 462 pages.


[4] MICHELET, Jules, Le Moyen Âge, Robert Laffont 1997, / TOYNBEE, Arnold, A study of history, Oxford Press 1987, 640 pages


[5] T. HALL, Edward, Au-delà de la culture, Seuil, 1976, 256 pages


[6] Polychrone et monochrones sont tirés de chronos qui signifie temps. Le temps . Dans les sociétés monochrones ce temps a été le temps du seigneur, le temps également des horloges, de la mécanique insensible alors que pour les sociétés polychrones le temps est fluctuant, organique, relatif. Un reflet de la diversité du vivant.


[7] « La civilisation, en d’autres termes, se base sur l’État, sur la stratification sociale et sur le règne de la loi. » (Thomas C. Patterson, anthropologue de l’université de Berkeley, aux États-Unis, dans son livre Inventing Western Civilization). En savoir plus sur http://reseauinternational.net/et-si-le-probleme-cetait-la-civilisation-par-nicolas-casaux/#AV6fcPypKMfhMsXz.99


[8] Nous sommes bien loin du temps raisonnable en 1974, au cours duquel le groupe Beau dommage dans sa chanson intitulée La complainte d’un phoque en Alaska que « Ça n’vaut pas la peine de laisser ceux qu’on aime pour aller faire tourner Des ballons sur son nez … et finir par … ne plus …regarder … que … son poil qui brille.


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Léopol Bourjoi1 article

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─ Voir son site Internet : http://www.bourjoi.com/ ─ Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.




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2 commentaires

  • Christian Rivard Répondre

    6 novembre 2017

    @léopolBOURJOI


    Je vous pointe une piste, à vous de la suivre ou non.


    Alors qu'il est démontré que le système seigneurial en France était hiérarchique et basé sur la «qualité du sang», celui de la Nouvelle-France a été fort différent.


    Est-ce qu'il y a un rapprochement significatif à faire entre le système seigneurial de la Nouvelle-France, égalitaire et solidaire, basé sur le mérite et le sens du devoir (construction, tâches, etc) des colonisateurs de notre nation et le mode de vie politique des Autochotones sur le territoire tout autour du Fleuve Saint-Laurent et ses plus importants affluents (Saguenay, Saint-Maurice, Richeulieu, Chaudière et Outaouais) ?


    N'avons-nous pas, comme aiment dire les géopolitologues, la politique de notre géographie.


    Cordialement,


    Christian B. Rivard, président de la Société des Amis de Vigile




  • Yves Corbeil Répondre

    6 novembre 2017

    Le message du peuple a été clair à Montréal contre le cash, l'establishment et la bourgeoisie qui nous prends un peu trop pour acquis, une autre défaite M.Duceppe vous les accumulez coudonc.


    http://www.jukebox.fr/jacques-brel/clip,les-bourgeois,3u3vz.html


    Bravo Mme Plante