L'histoire-fiction

Québec 2008 - autour du 400e

Qui eût cru que la célébration de la fondation de Québec en 1608 deviendrait le théâtre d'une mise en scène pour fêter le Canada, un pays né en 1867, et que la représentante de la reine d'Angleterre serait l'inauguratrice des «fêtes» du 400e anniversaire de la présence française dans le Nouveau Monde?
Il faut mettre des guillemets à «fête» car ni le coeur, ni l'émotion, ni la ferveur populaire ne sont palpables à ce jour. Cette célébration semble avoir perdu son sens dès le moment où feu Andrée Boucher a hérité de ce dossier. Sans vouloir insulter sa mémoire, il est certain que la dynamique mairesse de la Vieille Capitale n'avait pas de penchant particulier pour tout ce qui ressemblait à de gros partys qui coûtaient cher. Appelons cela la logique implacable d'un populisme rugueux.
Notons de plus que cette manière de voir se situait à l'extrême opposé de la vision de son prédécesseur, Jean-Paul Lallier, dont les rêves se confondaient à la grandeur et qui souhaitait le financement par la France d'une place majestueuse rehaussée par un escalier régalien, cadeau que la mère toujours patrie -- jusqu'à ce que le Canada officiel décrète le contraire -- hésitait à payer avec les euros des contribuables français. Ces derniers aiment beaucoup l'histoire -- elle leur a toujours coûté cher --, mais à notre ère, ils ont tendance à y penser à deux fois quand il s'agit de fonds publics.
Cette semaine qui se termine a donné lieu à des interprétations fantaisistes de l'histoire: la fondation de Québec est celle du Canada; Champlain est l'ancêtre de la reine d'Angleterre à travers la gouverneure générale; la France de Nicolas Sarkozy nous abandonne pour la seconde fois et une relation directe et privilégiée entre le Québec et la mère patrie signifie que cette dernière, sur les conseils de Paul Desmarais, se vend au Canada. Même les plus patients et les plus fidèles supporteurs du Québec en France ne se retrouvent plus dans le débat qui se poursuit chez nous.
Quand on aura compris que le pouvoir médiatique dont les conséquences sont la «starisation» de la vie publique l'emporte de plus en plus sur la vie politique, on n'en arrivera pas à la conclusion que Michaëlle Jean a supplanté Jean Charest. On prendra acte que les charmes de la gouverneure générale font de l'effet sur les Français, de haut en bas de l'échelle sociale. Ce n'est pas le Canada qui a fait se pâmer la France, c'est Michaëlle Jean avec son élégance, son raffinement, ses sourires, ses origines et la rectitude politique de son discours universaliste.
Imagine-t-on qu'un gouverneur général comme Jean-Pierre Blackburn ou Stéphane Dion aurait soulevé les foules de La Rochelle, fait titiller les médias électroniques et provoqué le lyrisme des journalistes de la presse écrite? La présence de Jean Charest à La Rochelle n'était ni souhaitable ni désirable dans ce contexte. D'autant plus que les règles protocolaires que semblent ignorer trop de Québécois accordent préséance à un chef d'État dans toutes les cérémonies officielles. Cette visite symboliquement royale de la belle Canadienne illustre à merveille la «pipolisation» en marche dans nos démocraties émotionnelles.
Faudra-t-il désormais parler de la tentative de célébration tant la polémique, qui n'a aucune raison de cesser, est forte? Les déclarations ambiguës, inexactes et historiquement outrancières des politiciens ne surprendront que les naïfs. Allait-on imaginer que le Canada, qui a ouvert grand ses goussets pour financer les réjouissances, resterait dans l'ombre? S'attendait-on à ce que Jean Charest, dans l'euphorie des fêtes, proclame sa foi dans l'indépendance du Québec en conclusion logique de la fondation de la ville berceau du fait français en Amérique? Certes non.
Mais nous sommes en droit d'exiger que nos politiciens ne récrivent pas l'histoire en fonction des enjeux politiques qui nous divisent 400 ans plus tard. Nous sommes en droit d'exiger de ceux qui nous gouvernent qu'ils ne disposent pas des faits historiques à leur guise, qu'ils prennent la peine de s'instruire s'ils ne connaissent pas l'histoire et qu'ils aient la prudence élémentaire qu'exige le respect de la vérité historique.
Il n'est pas nécessaire de nier la conquête anglaise pour être fédéraliste. Il n'est pas nécessaire de nier l'acte fondateur du Canada en 1867 pour être souverainiste. En d'autres termes, aucun révisionnisme historique ne se justifie. Les idées qui président à l'adhésion au fédéralisme ou à la souveraineté reposent sur une interprétation des faits historiques mais ne doivent pas les contester. Il y a de la grossièreté intellectuelle, de l'aveuglement idéologique, ou les deux, à malmener l'histoire. Et ce triste épisode démontre, si besoin était, l'ignorance d'une partie importante de la population à propos des siècles passés.
Lorsqu'on a reçu une formation historique à l'école, on est moins enclin à croire les fictions que nous racontent les mauvais défenseurs du Canada. Les repères historiques remis en question à l'occasion de ce 400e anniversaire de la fondation de Québec par Samuel de Champlain nous privent du plaisir de nous réjouir, nous déchirent encore et, pire, risquent de nous aliéner, c'est-à-dire de nous rendre étrangers à nous-mêmes. Et c'est peu dire qu'ils insultent ceux qui, au risque de leur vie, ont débarqué sur les rives du Saint-Laurent. On s'en souviendra!
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denbombardier@videotron.ca


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