L’ennemi n’est plus que canadien

Langue française — la « dynamique du déclin »

Plusieurs ont sursauté en lisant [un passage de mon dernier billet->23268], où je défendais l’idée qu’il faille se débarrasser des vieilles querelles Québec-Canada et inventer de nouvelles structures permettant d’assurer notre survie. J’ai peut-être « garoché » un peu trop vite ces idées en quelques paragraphes, mais voici ce que je veux vraiment dire: la lutte pour la survie du peuple québécois constitue une lutte révolutionnaire, en ce sens qu’on propose une rupture avec le système en place. Si depuis des décennies, l’ennemi était canadien, aujourd’hui il est global.

C’est ce glissement de sens que de nombreux indépendantistes ne semblent pas avoir compris. Dans certains milieux, on croit que le jour où l’indépendance sera acquise, tout sera réglé. On appelle cela de la pensée magique. Les faits sont accablants: alors même que le gouvernement du Québec contrôle son immigration à 75% et qu’il est maître de ses politiques linguistiques, le français et la culture québécoise reculent. Certes, la Cour suprême participe à ce recul, mais combien gagez-vous qu’un Québec indépendant adopterait le même genre de charte des droits et libertés que le Canada s’est doté il y a vingt-sept ans? Et même si ce n’était pas le cas, qui croit sérieusement que ce sont seulement les politiques d’Ottawa qui nous anglicisent? Ce ne sont tout de même pas de vieux juges en toge qui ont décidé d’apprendre l’anglais à nos jeunes de première année du primaire ou qui permettent qu’on exige l’anglais pour pouvoir être caissier dans un dépanneur. Ce sont nos gouvernements, péquistes et libéraux, qui ont participé à notre déclin.
En fait, la mondialisation et l’explosion des technologies de l’information ont transformé les identités. De moins en moins de Québécois et de Canadiens se considèrent comme tels. Avant d’appartenir à un peuple ou à une nation, on considère ses petites identités multiples: goûts musicaux, styles vestimentaires, activités sportives, orientation sexuelle, activités sociales, etc. Concrètement, on est gay avant d’être Québécois, punk avant d’être Canadien, planchiste extrême avant d’être Américain. Les identités se sont diluées. La nation, autrefois le ciment rassembleur de toutes ces particularités, a été reléguée au mieux rang de folklore, au pire comme une identité comme une autre. « Yo man, moi j’chill sur le skate, pis toi? – Moi j’trippe ben Québec power man! »
Or, qu’est-ce que cela nous enseigne? Simplement que le concept de nation, l’idée même de regroupement humain selon une culture, une langue et une histoire communes, trouvant son apogée dans un État indépendant reconnu par d’autres États indépendants, est un concept à l’agonie. Et cela dépasse de loin la question identitaire: la plupart des pays sont devenus de simples vassaux de pouvoirs supérieurs à son contrôle direct: OMC, FMI, OMS, États-Unis, Cour internationale, etc.
D’une certaine manière, nous vivons dans un empire, un empire global dont chaque pays, chaque nation, ne contrôle plus entièrement sa destinée. Des compagnies peuvent poursuivre des États en cour, des organisation transnationales peuvent en juger d’autres, le pouvoir suprême d’un État à disposer de lui-même et à protéger ses valeurs s’avère de plus en plus dilué. Le néolibéralisme a éliminé les frontières, si bien qu’il devient plus difficile pour un peuple, surtout s’il est minoritaire, de défendre ses intérêts. Et un État faible, dilué, n’incite pas ses citoyens à s’en réclamer fièrement.
Même le Canada n’est plus indépendant
Ainsi, il n’y a pas des dizaines de solutions. Deux, en fait. Ou bien on fait l’indépendance dans un contexte de revalorisation de l’État et de lutte au néolibéralisme, ou bien on invente d’autres structures permettant de protéger nos valeurs et notre culture dans le contexte actuel.
Le problème, c’est que de nombreux indépendantistes restent agrippés à leur vision un peu passéiste d’un ennemi canadien. Il faut se rendre à l’évidence: même le Canada ne constitue plus un pays réellement indépendant. Ses politiques sont alignées au quart de tour sur celles des autres pays du G8, et lorsque le géant du sud tousse, le Canada sort le mouchoir. Comment espérer un Québec « indépendant » agissant différemment, alors, sans remettre en question l’ordre néolibéral des choses?
En conséquence, la seule façon de réellement permettre au Québec de devenir indépendant, dans les structures actuelles, c’est de s’opposer à l’ordre néolibéral des choses. S’opposer à la conception selon laquelle une nation doit avoir comme seul but de favoriser les intérêts des entreprises et de gérer au minimum la vie de ses citoyens. Résister à une conception, très largement répandue chez nos deux principaux partis de droite, qu’il faille réduire les impôts, couper les services aux citoyens et « rationaliser » l’État.
De nombreux péquistes – qui ont presque tous en commun d’être de droite, ce qui en dit long sur le parti lui-même – me disent: « bah, on s’obstinera entre gauche et droite lorsqu’on aura fait l’indépendance! ». Ça ne fonctionne pas ainsi. Quand un parti donne l’impression que l’indépendance d’un peuple se décide dans un conseil d’administration, où les mots « liberté » et « survie » sont devenus des annexes d’une page 57b, comment voulez-vous qu’il crée le momentum nécessaire pour enfin réaliser le pays? En adhérant aux dogmes néolibéraux, il enlève toute substance à son projet.
L’indépendance est révolutionnaire, et elle se fait contre l’idéologie dominante actuelle. Vouloir mettre un pays sur la carte tout en l’ouvrant tout grand aux carnassières multinationales ne fait aucun sens. Le Québec que propose le PQ, actuellement, ne serait pas plus indépendant que le Canada. La seule façon de le rendre libre de sa destinée, c’est de considérer l’indépendance comme un combat politique de gauche, un projet du peuple, un outil plutôt qu’une fin. Et le PQ, avec ses tristes politiques économiques de ses deux derniers mandats, y a échoué lamentablement.
Les nouvelles structures
L’autre solution, si on refuse de se donner les moyens d’atteindre une réelle indépendance, celle du peuple, consiste à se doter de nouvelles structures et de créer de nouvelles solidarités autour des structures existantes. Cela passe par des mouvements de citoyens, des organisations comme la Société Saint-Jean-Baptiste, le Mouvement Montréal français, le Réseau de Résistance du Québécois, Impératif français et d’autres encore. Cela veut dire descendre dans la rue sans l’État, sans un Parti Québécois frileux et ayant tourné le dos à la vraie indépendance.
Mais aussi – et surtout – cela veut dire s’allier avec tous les mouvements internationaux prônant la survie identitaire des peuples minoritaires et de développer des solidarités avec eux pour développer un argumentaire de contre-poids à la world-culture actuelle.
Tout, absolument tout reste à faire. Nous en sommes revenus à l’étape de construire des idées et de semer les graines qui permettront à d’autres, peut-être nos enfants, d’en récolter les fruits. Certains sont impatients, et je le suis moi-même. Mais il faut comprendre l’incroyable changement qui s’est opéré depuis une trentaine d’années et réaliser que si l’ennemi fut autrefois principalement le Canada, aujourd’hui il n’est plus qu’un opposant parmi d’autres, et peut-être moins vorace et cruel que le rouleau-compresseur néolibéral et anglophile qui aplatit tous les pays sans distinction.
Un Québec indépendant à la sauce néolibérale aiderait-il la cause du français? Empêcherait-il notre disparition sur l’autel d’une anglicisation imposée par des prémisses économiques et s’abreuvant d’une immigration trop nombreuse pour nos capacités d’intégration? J’en doute.
Il faut choisir. Ou bien on se bat pour rétablir la valeur des frontières et on s’oppose au néolibéralisme. Ou bien on se construit de nouvelles solidarités dès maintenant, sans attendre une indépendance de papier.
Toute autre position porte un nom: capitulation.


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