Essais québécois

L'engagement démocratique de Marc Brière

2006 textes seuls


La constance de l'engagement démocratique de Marc Brière est admirable. Militant libéral à l'époque de la Révolution tranquille, membre-fondateur du Mouvement Souveraineté-Association et du Parti québécois, Brière a dû mettre son militantisme en veilleuse de 1975 à 1999, alors qu'il exerça la fonction de juge au Tribunal du travail. Depuis 2000, toutefois, il a repris son bâton de pèlerin en publiant plusieurs essais visant, selon sa formule, à nous faire sortir de l'impasse nationale.
Lire Marc Brière n'est pas vraiment une partie de plaisir. L'essayiste, en effet, a gardé de son ancienne fonction de juge quelques tics stylistiques qui alourdissent sa prose, souvent redondante et faisant un usage par trop abondant des citations. L'homme, néanmoins, a des idées qui méritent d'être entendues et quelques obsessions susceptibles de dynamiser le débat démocratique québécois.
Souverainiste-associationniste, Brière rejette tout dogmatisme, que celui-ci soit indépendantiste ou fédéraliste. Il réitère, dans Babel-Québec - Démocratie, citoyenneté et mode de scrutin, sa conviction la plus profonde : «Ce n'est pas accéder à l'indépendance nationale ou à la souveraineté qui importe, c'est marcher vers elle en progressant vers plus d'autonomie, pour avoir plus de justice, plus d'équité, plus de solidarité. [...] C'est la perspective, c'est le cheminement que je suggère aux indépendantistes québécois : avancer vers la lumière, mais en se protégeant de l'éblouissement de l'idée fixe, du but qui seul compterait, et qui empêcherait de voir la réalité multiforme des nécessaires étapes du cheminement à accomplir.»
Trois de ces étapes l'obsèdent plus particulièrement : le développement des vertus civiques et républicaines, l'établissement d'une citoyenneté québécoise et la réforme du mode de scrutin. Les indépendantistes, souvent, renvoient à l'après-souveraineté la mise en branle de ce programme, surtout ses deux derniers volets. Les fédéralistes, pour leur part, contestent le volet qui a trait à la citoyenneté québécoise, y voyant une astuce souverainiste. Brière rejette ces réserves qui constituent justement, selon lui, la cause de l'impasse actuelle.
On constate donc que la volonté de développer les vertus civiques est plutôt partagée. Reste, évidemment, à en établir les conditions de possibilité. Le cynisme de la population envers les dirigeants, écrit Brière, est nourri par le déséquilibre fiscal entretenu par le fédéral et par la corruption (scandale des commandites, patronage dans les sociétés d'État, gâchis de la Gaspésia) des élites politiques en général. Des changements d'attitude s'imposent donc pour les gestionnaires du bien public.

Les citoyens, cela dit, doivent eux aussi faire leur examen de conscience : «Malgré une vitalité réelle et souvent admirable de la démocratie au Québec, force est de reconnaître qu'à part chez les mordus de la politique, l'ignorance l'emporte généralement sur les connaissances. [...] C'est la faute des Québécois eux-mêmes, qui se complaisent dans leur analphabétisme civique, ne lisent pas les journaux et les essais à leur disposition, et s'abstiennent systématiquement de regarder ou d'écouter les émissions d'affaires publiques.»
Pour corriger cette déplorable situation, Brière reprend entre autres une idée que nous sommes quelques-uns à mettre en avant depuis plusieurs années : l'instauration, à la fin du secondaire et au collégial, d'un cours d'éducation civique qui fournirait à tous les futurs citoyens les outils nécessaires à leur engagement démocratique. L'absence d'une telle formation constitue, en effet, un scandale dans une société avancée comme la nôtre.
Plus délicate, la proposition d'instaurer une citoyenneté québécoise a souvent été défendue par Brière, mais jamais aussi bien que dans cet ouvrage. La nation civique québécoise, écrit l'essayiste, n'existe pas encore. La société québécoise comprend trois groupes nationaux -- les Franco-Québécois, les Anglo-Québécois et les Autochto-Québécois -- qui «ne partagent pas une seule et même conscience nationale». L'établissement d'une citoyenneté québécoise et l'adoption par les Québécois d'une Constitution pourraient fonder cette nation civique et lui donner une existence réelle, même dans le régime constitutionnel actuel.
Suggérée par la Commission Larose sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec et appuyée, notamment, par le politologue Alain G. Gagnon, cette idée de citoyenneté québécoise aurait, selon Jean-François Lisée, de grands avantages : «La citoyenneté québécoise apparaît donc non seulement comme un geste positif, mais comme une réparation : pour la majorité francophone, une façon d'affirmer sa présence au Canada et en Amérique malgré les échecs de Meech et de la souveraineté, donc un baume sur ses plaies, une infusion d'amour propre; pour les minorités non francophones, une façon de leur dire qu'ils sont citoyens québécois une fois pour toutes, quoi qu'en puisse dire demain tel ou tel leader trudeauiste ou indépendantiste.»
Des souverainistes y verront une démarche affirmationniste qui détourne de l'essentiel, alors que des fédéralistes y verront une astuce souverainiste. Brière, lui, en parle plutôt comme «une troisième voie entre l'indépendance et l'assimilation», et Lisée choisit le pragmatisme en laissant la question des conséquences ouverte : «Le fait est qu'on ne peut tout simplement pas savoir quel impact aurait demain la citoyenneté sur l'intention de vote référendaire. Il faut oublier ces calculs et se concentrer sur le fond des choses. Est-ce bénéfique au Québec d'aujourd'hui et de demain ? Oui ? Alors allons-y.» Il y a là, reconnaissons-le, un chantier fascinant et une magnifique occasion de débat démocratique.
Brière, d'ailleurs, applique aussi la conclusion de Lisée à la réforme du mode de scrutin. Il plaide en faveur d'un mode de scrutin mixte (75 députés élus selon le mode uninominal à un tour et 50 députés élus à la proportionnelle à partir d'une liste nationale) qui redonnerait de la vigueur à la démocratie québécoise (et à la démocratie canadienne, si on lui appliquait aussi cette formule, selon des modalités spécifiques, toutefois).
Pour faire avancer le Québec -- sa seule véritable obsession, finalement --, Marc Brière fait le pari de l'aventure démocratique et de l'audace tranquille avec une belle sagesse qui laisse les horizons ouverts.
louiscornellier@parroinfo.net
Babel-Québec
Démocratie, citoyenneté et mode de scrutin
Marc Brière
Varia
Montréal, 2005, 304 pages


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé