L’Église anglicane forcée de s’ouvrir au français

Pour séduire les communautés francophones, l’Église offre désormais des sermons bilingues qui ne font pas que des heureux

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Extinction discrète des anglophones hors de Montréal

Alors que le révérend Yves Samson parle à sa congrégation à Trois-Rivières, deux éléments se démarquent : le bilinguisme de son sermon et le petit nombre de paroissiens présents. Le révérend Samson ne se le cache pas : sans un changement radical, le diocèse anglican de Québec pourrait bientôt disparaître.

« Si nous voulons continuer sur la même voie, nous allons mourir », dit-il en entrevue avec La Presse canadienne après son sermon bilingue dans une salle presque vide de l’église anglicane Saint-James de Trois-Rivières.

Le fait que M. Samson, 49 ans, prêche dans les deux langues officielles du pays n’est peut-être pas révolutionnaire pour la plupart des Canadiens, mais pour l’Église anglicane — l’Église d’Angleterre —, ça l’est. Plusieurs églises protestantes du Québec ont fermé leurs portes plutôt que de devenir bilingues.

L’église de M. Samson n’est anglicane que de nom. Les dix personnes qui s’y sont présentées pour la messe lors d’un récent dimanche comprenaient des baptistes, des presbytériens et des unitariens.

Le français ou la fermeture

Pour le révérend, devenir oecuménique et bilingue est « la nouvelle réalité » pour les églises protestantes anciennement anglophones de l’extérieur de la région de Montréal. Cette nouvelle réalité reflète le fait que, hors de Montréal, la population anglophone décline.

Le diocèse anglican de Québec comprend les villes de Trois-Rivières, de Sherbrooke et de Québec. Les personnes qui parlent l’anglais à la maison à Trois-Rivières et à Québec représentent environ 1 % de la population. Dans les années 1860, Québec était une ville anglophone à 40 %. À Sherbrooke, moins de 5 % des résidents parlent l’anglais à la maison. Dans les années 1860, cette proportion était de près de 60 %.

Pour survivre, l’Église anglicane se retrouve devant une tâche qui relève presque de l’impossible : persuader les Québécois francophones de devenir plus religieux et ensuite les convaincre de choisir l’Église d’Angleterre, l’un des principaux symboles de la conquête britannique.

En 2014, le diocèse anglican de Québec a publié un rapport sombre sur l’avenir de ses paroisses, qui couvrent un territoire plus grand que la France.

Près de la moitié de ses églises tiennent moins de dix services réguliers par année et près de 80 d’entre elles ont une assistance régulière de moins de 25 personnes. Près de 45 % de ses églises cumulaient un déficit en 2012. Près des deux tiers des congrégations (64 %) ont déclaré l’an dernier que, d’ici cinq ans, elles seraient fermées ou auraient fusionné avec d’autres églises. « Nous voyons un portrait sinistre de notre avenir dans ce diocèse, concluait le rapport. Nous devons agir rapidement en vue de changements urgents et radicaux dans notre philosophie et nos structures. »

Le révérend Samson prêche en français et en anglais dans ses deux autres paroisses de Drummondville et de Sorel, mais il ne sait pas si les autres congrégations de l’Église anglicane sont prêtes à un tel changement. Plusieurs paroissiens d’autres églises protestantes du Québec préfèrent voir leur église fermer que plutôt que d’avoir des services bilingues. Ce fut le cas de l’église anglicane du secteur Grand-Mère, à Shawinigan. Ses derniers fidèles anglophones ont décidé que les services devaient se donner en anglais seulement.

Exode

L’église « n’existe plus aujourd’hui », lance M. Samson.

Felix de Forest, 79 ans, qui fréquente maintenant l’église Saint-James, explique que l’Église unie de Trois-Rivières a déjà essayé les services bilingues, mais que cela « ne s’est pas très bien passé ». « J’ai été choqué par certaines réactions que j’ai entendues de certains paroissiens [anglophones] âgés », dit-il. L’Église unie a fermé ses portes en 2006.

Le révérend Samson affirme que les Québécois francophones devraient envisager sérieusement de se rapprocher de l’Église anglicane parce qu’elle représente ce qu’ils cherchent : une plus grande participation des femmes et l’acceptation des homosexuels et des divorcés. « Je suis un prêtre gai, j’ai été ordonné dans l’Église et je n’ai jamais menti à quiconque à ce sujet », souligne-t-il.

Quand on lui demande s’il pense que les anglophones vont revenir dans les régions du Québec, sa réponse est sans équivoque. « Non, dit-il en agitant la tête.
Non. »

Aglaja Wojcierchowski, 88 ans, est arrivée à Trois-Rivières en provenance de la Suisse dans les années 1950 et a élevé cinq enfants dans la communauté anglophone de la ville. Elle a commencé à fréquenter l’église Saint-James quand l’Église unie a fermé il y a plusieurs années. Elle n’est pas très optimiste en ce qui a trait à l’avenir des églises protestantes ou à l’éventuel retour des anglophones au Québec. Les anglophones « sont en train de disparaître, croit-elle. C’est ça le problème, il n’y a pas d’emplois, pas d’emplois ici [pour les anglophones]. »


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