L'ami Steve

Politique étrangère et Militarisation du Canada


ÉDITORIAL - Première visite officielle jeudi du premier ministre Stephen Harper à Washington, marquée par la cordialité des entretiens qu'il a eus avec le président George W. Bush. Nul doute que nous assistons à une sorte de réchauffement climatique dont on ne sait toutefois pas quels seront les effets réels sur les relations entre les deux pays.
Les liens entre la Maison-Blanche et le bureau du premier ministre du Canada au cours des années Chrétien et Martin étaient à ce point tendus qu'ils ne pouvaient que s'améliorer avec le gouvernement Harper. La proximité idéologique entre les conservateurs canadiens et les républicains américains a d'emblée favorisé un rapprochement auquel le style Harper a aussi contribué. La clarté du propos et l'esprit de décision du nouveau premier ministre canadien ont beaucoup plu au président américain, qui s'est même permis, en conférence de presse jeudi, de l'appeler familièrement Steve, comme s'ils étaient des amis de toujours.
Au-delà de la qualité de la relation personnelle entre les deux chefs de gouvernement, ce qu'on retient d'abord à Washington est bien sûr le réalignement qu'ont imposé les conservateurs à la politique extérieure canadienne. Dès ses premiers jours au pouvoir, Stephen Harper en avait donné le signal en rappelant avec force qu'au-delà des différences qui distinguent le Canada des États-Unis, ceux-ci sont «notre meilleur allié, notre plus proche voisin et notre plus gros client».
Sous les gouvernements Chrétien et Martin, la politique extérieure canadienne était imprégnée d'une bonne part de romantisme. Étaient mises en avant les valeurs canadiennes, qu'on cherchait à exporter comme un modèle. La priorité accordée à l'action multilatérale permettait de se différencier des États-Unis qui, instinctivement, privilégient l'unilatéralisme. Lloyd Axworthy est le ministre des Affaires étrangères qui a le mieux incarné cette vision à travers l'accord sur les mines antipersonnel ratifié aujourd'hui par une majorité de pays, dont les États-Unis ne font évidemment pas partie.
Les conservateurs d'aujourd'hui, tout comme ceux de l'ère Mulroney, sont beaucoup moins portés sur le romantisme et regardent la réalité géopolitique beaucoup plus froidement. Ils ne se posent même pas la question de savoir où sont les intérêts premiers du Canada car, pour eux, il va de soi qu'ils sont du côté des États-Unis qui, en plus d'être notre meilleur allié, voisin et client, sont devenus depuis la fin de la guerre froide une hyperpuissance auprès de laquelle il vaut mieux se ranger.
Gérer cette relation avec les Américains sera beaucoup plus difficile pour le gouvernement Harper que la perception de bonne entente qui a pu se dégager de la rencontre de jeudi. Lorsqu'il s'agit de régler un différend, l'amitié compte pour bien peu aux yeux de Washington. Le premier ministre a d'ailleurs pu le constater en voyant le président rester froid devant les arguments qu'il lui a présentés jeudi pour obtenir le report de l'instauration des nouvelles mesures d'identification à la frontière, exigées par le Congrès américain pour des raisons de sécurité. Il a beau avoir fait plaisir à George W. Bush en engageant plus profondément le Canada en Afghanistan, cela importe peu. Les concessions doivent être arrachées une à une, généralement à fort prix, comme le constatent aujourd'hui les producteurs canadiens de bois d'oeuvre, qui ont dû accumuler les compromis pour obtenir le règlement d'un conflit avec leurs vis-à-vis américains.
Le plus délicat pour Stephen Harper consistera, tout en resserrant les liens avec Washington, à maintenir une distance suffisante pour préserver l'indépendance du Canada. Sur le plan politique, c'est indispensable, ne serait-ce que pour assurer la survie de son gouvernement. L'opinion publique canadienne n'appuierait pas un alignement sans nuances sur les politiques de George W. Bush, ce qui l'a conduit à ne pas mettre à l'ordre du jour de sa rencontre avec le président la question de la participation du Canada au bouclier spatial américain, même s'il comprend personnellement la nécessité d'un tel programme.
Sur des sujets de cette nature, le premier ministre canadien aura à faire preuve de retenue car, d'instinct, il s'alignerait sur les politiques américaines, non pour plaire à son ami George W. Bush mais parce qu'il incline du même côté idéologique. On peut se demander quelle position il adopterait demain si la question de la participation du Canada à la guerre en Irak était de nouveau soulevée. En 2003, il aurait voulu que les militaires canadiens fassent partie de la coalition internationale en Irak mise sur pied par les États-Unis. Il nous reste à découvrir bien des éléments de la politique internationale qu'entend suivre son gouvernement.
bdescoteaux@ledevoir.ca


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