J’étais une intégriste

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Ravary confond son passé personnel et les enjeux de société : oui, il y aura débat sur le port du hijab dans les services de police, ne lui en déplaise


Dehors, il verglace. J’ai mis une bûche dans le foyer, même si le calendrier indique que nous sommes à la mi-avril. Sur mon lecteur CD, les Variations Goldberg de Bach, version 1955, jouées par le sublime Glenn Gould.


J’admire la pochette : mon beau-père, nom d’artiste « Gaby », avait photographié Gould jeune. Des milliers de photos de lui existent, mais Sony Music International a choisi une photo de Gaby pour illustrer la première intégrale CD des Variations par le pianiste canadien.


Autour de moi, dans mon bureau, des livres, partout des livres, dont une section consacrée aux religions. Un sujet qui me passionne.


Je suis là, à réfléchir à une manière d’expliquer mes réticences relativement aux intégrismes religieux, à nouveau le sujet de l’heure, sans déclencher les racistes, les xénophobes, les antisémites et les « islamophobes », tous hélas trop nombreux.


Concessions


Mon regard se pose sur l’affiche de mon livre Pourquoi moi ? Ma vie chez les Juifs hassidiques (Libre Expression). J’y raconte mes cinq années au sein de cette communauté quittée il y a vingt ans, après ma conversion.


Si j’avais persévéré dans cet intégrisme, je n’aurais plus jamais écouté Bach, et encore moins les Rolling Stones, et n’aurais lu que des exégèses de la Torah. Pire, je n’aurais pas approfondi l’œuvre de Gaby dont j’ai épousé le fils. La communauté m’avait trouvé un pieux ingénieur au New Jersey.


L’ayant vécu de l’intérieur, je comprends pourquoi l’intégrisme religieux attire aussi des esprits rationnels comme le mien : quête identitaire, vide affectif, besoin d’approbation et de reconnaissance, soif d’une vie ordonnée, spiritualité orpheline.


Pour justifier de porter une perruque (pas moi, les femmes mariées), des manches et jupes longues en été et des bas quand il fait chaud, on se dit que Dieu le veut.


Le problème, c’est qu’on se ment : on le fait parce que la communauté à laquelle nous voulons appartenir exige que nous entrions dans son moule. La pression est subtile, mais incessante. Je suis allée bien au-delà des attentes, pour (me ?) prouver ma sincérité.


La plupart des « niqabées » au Québec seraient des converties. Tiens, tiens.


L’abnégation


Quand on me demandait pourquoi j’acceptais tout ce bataclan hassidique, je répondais que je me joignais à un club privé. Il y a des règles. Pas besoin de toutes les aimer, mais il faut toutes les accepter. En retour, je recevrais un permis pour me sentir supérieure au reste du monde.


Être initié dans un club sélect – pas seulement le judaïsme – crée cette impression. C’est fait pour cela.


Ceux qui naissent dans ces univers sont enchaînés à des générations de traditions religieuses. Il est plus facile pour des gens comme moi d’en sortir. Pour eux, c’est un calvaire. Ne les jugeons pas.


Plusieurs musulmanes qui portent le voile ici ne le portaient pas dans le pays d’origine, ou leur mère ne le porte pas. Ce que nous interprétons comme une montée de ferveur religieuse chez elles n’est peut-être qu’un besoin d’être reconnues. D’exister dans la foule anonyme. De se forger une identité.


On verra si Sondos Lamrhari portera le hijab dans cinq ans. D’ici là, foutons-lui la paix.