Indécence pétrolière

Crise énergétique et Éthanol

On s'en doute, 2008 sera une autre année de profits records pour les pétrolières, avec des croissances qui atteignent déjà, après un trimestre, les 63 % pour BP, les 82 % pour Petro-Canada. Tout cela sans effort, en applaudissant à une flambée pétrolière s'autoalimentant et en s'accommodant très bien d'une spéculation dictant les règles du jeu. Pendant ce temps, dans l'autre économie, la crise alimentaire fait rage et les ménages sont confrontés à une montée en flèche des coûts du carburant et du chauffage. Il appert que cette indécence pétrolière a ceci de bon qu'elle favorisera les avancées technologiques qui viendront libérer les pays consommateurs de leur dépendance à l'or noir...
Une nouvelle saison de profits indécents s'amorce. Petro-Canada a annoncé mardi une hausse de 82 % de son bénéfice net au premier trimestre, à plus d'un milliard. Pour Shell et BP, la progression des profits a été de 25 % et de 63 % respectivement, ces deux géants cumulant près de 17 milliards de dollars en bénéfice net après trois mois seulement.
L'an dernier, Exxon avait touché l'imaginaire en comptabilisant un bénéfice net de 40,6 milliards. Ce bénéfice, le plus élevé de l'histoire des entreprises, battait de 3 % l'ancienne marque, de 39,4 milliards, établie par cette même Exxon en... 2006. Celui de Chevron, deuxième pétrolière américaine, a frôlé les 19 milliards, en hausse de 9 %, et celui de la troisième, ConocoPhillips, de 11,9 milliards. Chez les européennes, Shell avait inscrit un bénéfice net de 27,6 milliards, le plus élevé de l'histoire des entreprises sur ce continent.
Ces records à répétition s'additionnaient à ceux de 2005, où l'industrie pétrolière dans sa totalité avait engrangé un bénéfice net cumulé de 300 milliards, en hausse de 35 % sur l'ancien record de 220 milliards établi en... 2004.
Question d'illustrer cette démesure, le bénéfice net d'Exxon en 2007 aurait placé la pétrolière au 82e rang des pays au chapitre du PIB, sur une liste de 232 pays. Pour mieux comparer, le chiffre d'affaires d'Exxon, à 400 milliards, situait la pétrolière au 28e rang dans ce classement des pays par PIB, dépassant notamment le Pakistan, l'Arabie saoudite, Hong Kong ou encore Singapour.
Question d'ajouter davantage à la démesure, la presse spécialisée nous rappelle que le grand patron d'Occidental Petroleum a reçu une rémunération totale (salaire et levée d'options) de 415 millions en 2006, une marque qui n'a pas encore été égalée dans cette industrie.
Dans l'intervalle, depuis l'invasion de l'Irak en mars 2003, le prix du brut a été multiplié par près de cinq, passant de 25 $US à 120 $US le bail. À la pompe, il a été multiplié par deux au Canada, pour toucher désormais 1,35 $ le litre. Aux États-Unis, il avoisine désormais les 3,60 $US le gallon (95 ¢US le litre), en hausse de 25 % sur un an. Cela veut dire qu'au salaire minimum, le plein d'essence accapare désormais 15 % du revenu hebdomadaire brut. Toujours aux États-Unis, le fioul domestique a augmenté de 30 % en 2007, alors qu'il est estimé que les coûts de chauffage ont progressé de 35 % l'hiver dernier. L'impact est réel, et se fait davantage sentir sur les familles à faible revenu, qui peuvent consacrer 15 % de leur rémunération uniquement au règlement de leur facture énergétique.
Et dire que l'économiste en chef de CIBC Marchés mondiaux voit le baril atteindre les 150 $US dans deux ans, les 225 $US dans quatre ans. Selon ses projections, le prix de l'essence ordinaire à la pompe toucherait 1,40 $ le litre cet été (d'autres ciblent déjà 1,50 $), 1,80 $ en 2010, et 2,25 $ en 2012.
Au Mouvement Desjardins, on classe ces projections dans la catégorie des pires scénarios. Les analystes du mouvement coopératif préfèrent retenir une prévision de base ramenant le baril du pétrole autour des 85 $US le baril d'ici deux ans. Mais on admet qu'il est difficile de prévoir «quand se terminera l'euphorie à l'égard du pétrole et des matières premières».
Dans son point de vue économique, Desjardins tente de chiffrer la composante spéculative dans le prix du baril de l'or noir. On en vient à la conclusion que le prix moyen de 98 $US le baril observé au premier trimestre de 2008 «dépasse d'environ 20 $US la valeur d'équilibre de notre modèle». Avec cette flambée qui se poursuit depuis, qui a poussé l'or noir autour de 120 $US le baril, cet écart avec un prix d'équilibre de 78 $US s'est fortement creusé, quoiqu'il puisse être expliqué en partie par la glissade du dollar américain.
«Les positions spéculatives nettes sur le pétrole ont augmenté de près de 60 % entre la mi-février et la mi-mars», ont ajouté les analystes de Desjardins. Ces derniers parlent de l'existence d'une bulle spéculative sous l'action d'acteurs irrationnels ignorant la réalité de l'autre économie. De cette économie aux prises avec une crise alimentaire, des consommateurs étouffés et un ralentissement économique frôlant la récession aux États-Unis. «Le prix du baril dépasse maintenant d'environ 30 % sa tendance de long terme, un signe qu'une correction pourrait survenir à tout moment», poursuit-on dans l'étude de Desjardins.
Mais le mal est fait. Pour reprendre une vision moins pessimiste évoquée par l'institution québécoise, il faut espérer désormais que cette indécence pétrolière vienne nourrir la motivation de miser et d'accélérer les investissements dans les avancées technologiques susceptibles de réduire cette dépendance envers le pétrole dans le respect environnemental.


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