Haro sur le baudet!

Par Jean-René Jeffrey

L'affaire Lise Thibault


Encore une fois ce matin, je me suis réveillé au son des voix incisives des commentateurs des émissions du matin qui n'en finissent pas de s'offusquer des frasques d'une vieille dame qui a joué à la reine alors qu'elle en avait, sinon le droit, du moins l'occasion.
Dépenser sans justifications 700 000 dollars en dix ans! Quel scandale!... Une moyenne de 70 000 dollars par année de dépenses non justifiées! Au poteau la dame! En prison! Remboursez! Remboursez!
Chaque matin, depuis une semaine, je ressens le même malaise au réveil en me retrouvant, encore une fois, projeté dans cette histoire banale qui met en cause beaucoup plus l'incurie des fonctionnaires et des politiciens que l'intégrité d'une vieille dame mal entourée.
Chaque matin, mon malaise me rappelait quelque chose que je n'arrivais pas à identifier. Or, ce matin, tout à coup, ça m'est venu: Les Animaux malades de la peste, de Jean de La Fontaine. Vous savez bien cette histoire où un âne (ici on pourrait dire une mule) est accusé d'avoir causé une épidémie de peste pour avoir «tondu de ce pré la largeur de sa langue».
Si l'on se souvient que dans notre monde les puissants sont les gens d'argent, faut-il rappeler qu'au moment où une vieille dame subit l'opprobre générale pour des peccadilles (700 000 dollars sur dix ans!) deux procès sont en cours, impliquant des centaines de millions de dollars et non des broutilles et mettant en cause des puissants et non une mule, lesquels sont loin de soulever autant de poussière que l'affaire de notre vilaine vice-reine.
D'un côté, une vieille crapule assez ratoureuse pour jouer les imbéciles lors du scandale des commandites est allée cacher des dizaines de millions de dollars dans un paradis fiscal tropical avant de revenir subir un procès qui va, au pire, lui causer quelques semaines en prison avant qu'il puisse aller jouir au soleil de ce bien mal acquis sans que personne y puisse quoi que ce soit. (Pour sans doute dans quelques années réinvestir ces sommes ici avec la bénédiction du fisc.)
De l'autre, une sorte de mégalomane, qui a dérobé, sous le regard aveugle de grandes firmes comptables, des centaines de millions de dollars à de petits épargnants, est en train de ridiculiser la justice en assurant sa défense lui-même (avec la complaisance des médias faut-il le rappeler), dans une sorte de mauvaise parodie qui n'en finit plus et qui va, elle aussi n'en doutons pas, se solder par une peine minime comparée aux dommages causés.
Et c'est sans compter les millions de dollars dépensés au goutte à goutte chaque année dans des congrès inutiles pour hauts fonctionnaires blasés, dans des cocktails de conseils d'administration d'établissements publics, dans la décoration de résidences et de bureaux de fonctions, dans des déplacements en avion avec limousine qui suit par la route, etc., etc.
N'en doutons pas, nous sommes malades de la peste et, pendant quelques jours, nous avons trouvé notre baudet: une vieille dame qui s'est laissé éblouir par le strass d'une fonction royale, entourée d'une part de gens cupides et, de l'autre, de commis de l'État qui n'ont pas fait leur travail.
De grâce que l'on en finisse et que l'on passe à autre chose. J'aimerais mieux dire: et que l'on revienne aux vrais problèmes, mais que l'on se rassure, je ne suis pas naïf à ce point.
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Jean-René Jeffrey, Professeur de philosophie au Collège de Maisonneuve.


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