Gaza : après la bataille des blindés et des médias, celle des consciences

Après la guerre des blindés et des médias, la bataille des consciences n'arrivera pas trop tôt.

Sionisme sous pression

Aucun appel religieux ou politique n'aura réussi à faire taire les armes à Gaza, et le cessez-le-feu proclamé ces dernières heures est loin d'avoir mis fin au conflit qui ensanglante de nouveau cette terre. C'est que les enjeux dépassent désormais les roquettes du Hamas ou les bombardements israéliens.
Ailleurs dans le monde, les pertes civiles ont porté un coup aux prétentions d'Israël. À Jérusalem toutefois, la campagne contre le Hamas est célébrée comme un succès, généraux et politiciens s'en disputant le crédit. Un arrêt unilatéral des opérations aura limité les pertes en soldats, et laissé au Hamas l'odieux d'ajouter, le cas échéant, aux misères de sa population.
Mais rien n'est réglé de l'antagonisme qui, au-delà de la Palestine, oppose désormais, dans tout le Moyen-Orient, un axe chiite (appuyé sur l'Iran) et un monde arabo-sunnite (aligné paradoxalement derrière Israël). Pour les Israéliens, la guerre de Gaza est une guerre de sécurité. Pour leurs voisins, elle serait un coup de frein aux poussées islamistes dans la région.
À en croire, en effet, plusieurs commentaires notés dans la presse des derniers mois, c'est sur l'Iran et ses installations «nucléaires» que les bombes devaient tomber, au risque de déclencher des réactions imprévisibles dans la grande zone pétrolière. Cette guerre «préventive» n'aurait été évitée, dit-on, qu'en raison du refus de Washington d'appuyer Israël.
Faute d'attaquer à sa source la «menace iranienne», le cabinet israélien se serait rabattu sur le Hamas, qu'il tient pour un instrument de Téhéran. Dans cette logique, croiront certains, une fois le Hamas décapité et ses forces privées d'armes (comme les États-Unis ont accepté ces jours-ci de s'y employer), un même sort attendrait le Hezbollah au Liban.
Après l'invasion de l'Irak où elle n'a trouvé aucun engin de destruction massive, l'équipe Bush n'a pas osé aller en Iran frapper de non moins hypothétiques armes nucléaires. Sans doute Washington misait-il, parlant de guerre, sur la crainte des fonds étrangers d'y investir, voire sur une fuite de capitaux iraniens, l'idée étant de provoquer un chaos social propice au renversement des mollahs.
Syrie, Iran et Turquie
Plus discrètement, la diplomatie israélienne s'est employée à sortir la Syrie de son alliance avec l'Iran. Si la Palestine occupée empoisonne les rapports entre Palestiniens et Israéliens, le Golan syrien conquis en 1967 et annexé depuis à Israël reste un obstacle majeur à la paix dans la région. La Turquie a prêté une médiation opportune aux deux parties. Le rôle d'Ankara pourrait devenir plus important, une fois l'armée israélienne partie de Gaza.
Le Hamas, en effet, aurait indiqué son accord avec la présence de surveillants turcs à la frontière. Mais les tueries parmi les civils à Gaza risquent de compliquer les choses. Le premier ministre de Turquie, Recep Tayyip Erdogan, a déclaré, vendredi, que l'ONU devrait «fermer ses portes» à Israël aussi longtemps que cet État n'en respectera pas les résolutions.
En Israël, où la population se montre d'accord avec l'intervention à Gaza, une crise de conscience devrait néanmoins s'exprimer avec de plus en plus de vigueur, vu le bilan des victimes, mais aussi l'impasse dans laquelle les politiques du gouvernement ont mené le pays.
Ainsi, bien avant la guerre de Gaza, alors qu'il se préparait à quitter la vie politique, le premier ministre Ehoud Olmert s'est livré, le 20 septembre dernier, à une étonnante confession au journal Yedioth Ahronoth. Les Israéliens feront face à des décisions «suprêmement difficiles», a-t-il dit, s'ils veulent faire la paix avec leurs voisins.
Ancien maire de Jérusalem, Olmert fut un partisan de la ligne dure. Il a approuvé l'implantation de colonies en territoire palestinien. «Pour une grande partie de cette période, a-t-il dit, je ne voulais pas regarder la réalité en face.» Il estime maintenant qu'il faut rendre le Golan, ne garder que très peu de colonies, quitte à dédommager les Palestiniens pour ces parcelles de territoire, et rétrocéder la partie arabe de Jérusalem. Quant à l'idée de détruire le programme nucléaire de l'Iran, Olmert y voit un autre exemple de «nos illusions de grandeur».
Révision en cours
On pourrait attribuer pareils propos à un politicien fatigué ou déçu. D'autres témoignages montrent, au contraire, qu'au sein même du mouvement sioniste, une révision déchirante est en cours. Traduit sous le titre The Holocaust is Over - We Must Rise from its Ashes, un ouvrage d'une personnalité politique, militaire et religieuse d'Israël y sème la controverse.
Avraham Burg, fils de rabbin, ex-para, dirigeant du Parti travailliste, ancien président de la Knesset, fut un Israélien exemplaire, mais peu conventionnel. Son village a favorisé le pluralisme religieux et refusé la ségrégation des femmes dans la synagogue. Comme d'autres militaires, il s'est aussi opposé à l'invasion du Liban en 1982. Pourquoi a-t-il écrit ce livre?
Sa réponse est percutante. Israël, estime-t-il, est devenu un «royaume sans prophétie». «Vers où allons-nous? Nul ne le sait.» Aucune victoire militaire ne pourra surmonter la peine de l'Holocauste. «Un État qui vit de l'épée et qui adore ses morts est voué à vivre en permanence dans un état d'urgence.»
Le sionisme, ajoute-t-il, a accompli sa mission de faire passer les Juifs de l'exil à la souveraineté. Mais il prête maintenant, croit-il observer, à une discrimination qui frise le racisme. Certains voient le caractère juif d'Israël «comme plus important que sa démocratie».
Après la guerre des blindés et des médias, la bataille des consciences n'arrivera pas trop tôt.
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.


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