Par définition, les baisses générales d'impôt profitent davantage aux mieux nantis.

Foncer dans un mur ?

Budget MJF - baisses d'impôts

Selon Jean Charest, les Québécois écriraient une page d'histoire saugrenue en punissant un gouvernement qui leur propose des baisses d'impôt. À l'entendre, ce scénario est tellement improbable qu'il serait partant pour le tester en campagne électorale dès les prochaines semaines.
Pourtant, le premier ministre a obtenu un avant-goût de la réaction des électeurs à l'hypothèse qu'il juge aujourd'hui si porteuse de lendemains chantants pour son parti. Il y a à peine deux mois, les deux tiers d'entre eux n'avaient guère été ébranlés -- en tout cas dans le bon sens du mot -- par une promesse dans le même sens du chef libéral.
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Contrairement à ce qu'avance M. Charest, la tiédeur de bien des Québécois à l'égard des baisses d'impôt est un phénomène répandu au Canada. Elles n'exercent plus l'attrait dont elles jouissaient à l'époque où le conservateur Mike Harris en avait fait sa marque de commerce en Ontario.
Depuis dix ans, les contribuables de toutes les provinces ont eu l'occasion de mesurer à plusieurs reprises l'écart entre les promesses budgétaires mirobolantes et la réalité de leur chèque de paie. Pour bon nombre d'entre eux, l'exercice a pris l'allure d'un jeu de dupes dont ils ont souvent fait les frais.
Bon an mal an, les réductions d'impôt ont été ponctuées par l'augmentation d'autres tarifs. Au Québec où le gouvernement Charest a baissé les impôts des contribuables les moins nantis depuis quatre ans, les places en garderie et l'assurance médicament coûtent plus cher. Le nouveau régime d'assurance parentale a entraîné une ponction supplémentaire sur les salaires. Le coût du transport en commun est en hausse; les droits de scolarité des universités vont augmenter; la prochaine décennie pourrait voir la réapparition de péages routiers.
Selon le premier ministre, il est tout à fait logique de remettre l'argent de la bataille qu'il vient de remporter sur le terrain de la péréquation aux contribuables puisque ces derniers ont porté le fardeau des réinvestissements sociaux effectués par son gouvernement malgré des finances plus serrées. Mais ni ces réinvestissements ni les augmentations récurrentes de tarifs ne se sont traduits par une amélioration équivalente de la qualité des services publics.
Devant des universités sous-financées, des routes mal entretenues, des écoles sans gymnase ou sans bibliothèque, des aînés mal aidés et un système de santé où la médecine de corridor est monnaie courante, bien des contribuables risquent d'être en désaccord avec le sentiment du chef libéral qui clame mission accomplie.
Par définition, les baisses générales d'impôt profitent davantage aux mieux nantis. Celles proposées par le gouvernement Charest la semaine dernière pourraient avoir l'effet pervers de donner à la couche la plus fortunée de la société davantage de moyens pour contourner un système public en déroute en passant par un secteur privé auquel le gouvernement a d'ailleurs manifestement l'intention de faire plus de place, tout particulièrement en santé.
Dans l'éventualité d'une campagne électorale, il y a là amplement d'arguments pour mobiliser l'électorat contre le scénario des baisses d'impôt. Surtout qu'avec le budget de la semaine dernière, Jean Charest positionne son parti à droite, sur le même terrain que l'ADQ. Dans les faits, il inverse la dynamique qui désavantage tant les partis progressistes sur la scène fédérale, là où le Bloc, le NPD et le PLC se disputent essentiellement la même clientèle contre un seul et unique parti de droite.
Ce repositionnement avantage au premier titre le Parti québécois qui se retrouve avec les coudées plus franches sur un terrain électoral traditionnellement fertile au Québec, celui du centre gauche.
S'il y avait des élections hâtives, les intentions du premier ministre seraient susceptibles de pousser les éléments les plus gauchisants de l'électorat à appuyer le PQ pour faire obstacle au programme libéral. De plus, Pauline Marois a entrepris de disposer du boulet référendaire qui disqualifiait sa formation aux yeux d'une frange importante de l'électorat centriste. C'est cette même frange qui risque de se sentir mal à l'aise devant le positionnement du PLQ.
En ajoutant que M. Charest est de loin le moins populaire des trois chefs en présence, les éléments d'un désastre électoral appréhendé pour son parti pourraient être réunis.
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Entre perdre la face et son autorité morale en signant un acte de reddition budgétaire pour éviter in extremis la chute de son gouvernement ou se lancer dans le quitte ou double d'une bataille électorale qu'il pense encore pouvoir gagner, le premier ministre pourrait pourtant avoir de bonnes raisons personnelles de préférer la seconde solution.
Sauf que Jean Charest ne peut même pas présumer qu'il aura l'occasion d'un baroud d'honneur électoral. Le sentiment des Québécois quant à l'hypothèse d'un second scrutin en moins de six mois est connu. Aucun électorat ne serait séduit par l'hypothèse de voter ainsi à répétition. La semaine dernière, Mario Dumont a indiqué qu'il était prêt à s'installer au pouvoir. Le PQ n'a pas exclu de tenter de faire fonctionner l'Assemblée nationale sous un gouvernement adéquiste.
À la lumière de ces déclarations, le lieutenant-gouverneur pourrait plus facilement envisager l'idée de passer le flambeau à Mario Dumont plutôt que de renvoyer le Québec aux urnes dans l'éventualité d'une défaite du gouvernement Charest vendredi.
Dans cette balance, la recommandation du premier ministre sortant pèserait lourd, mais il n'est pas certain qu'elle serait déterminante. Dans l'état actuel des choses, le meilleur service à rendre au PLQ -- sinon à Jean Charest -- pourrait consister à l'envoyer dans l'opposition officielle régler la crise de leadership qui le guette au tournant du débat budgétaire.
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chebert@thestar.ca
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.


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