Fin de la récréation!

Par Gérald Leblanc

Affaire Jan Wong et The Globe and Mail



Le récent accès de rage mange-Québécois des journalistes Barbara Kay et Jan Wong, du National Post et du Globe and Mail, a provoqué les fédéralistes du Québec qui sont enfin sortis de leur mutisme complice.
Ce ne sont pas seulement ces grossières attaques contre le Québec français qui méritent notre attention. C'est plutôt le fait qu'elles arrivent en retard, une dizaine d'années après la grande campagne médiatique canadienne des années 1990.
Un peu avant et un peu après le référendum de 1995, on pouvait, en toute immunité - le mainstream dirait-on à Toronto - dans les grands médias canadiens, accuser d'anti-sémitisme, de xénophobie et de racisme quiconque affichait ouvertement son appui à la loi 101. Je me suis moi-même ainsi vu qualifié d'anti-sémite notoire, à la UNE du quotidien The Gazette qui citait un article de Mordecai Richler, paru dans le New Yorker.
La rectitude politique canadienne en ces temps de guerre aux séparatistes permettait en effet d'affirmer que le Québec pratiquait l'épuration ethnique - l'expression «ethning cleansing» était alors toute chargée des exactions perpétrées dans l'ex-Yougoslavie - comme l'ont fait Andrew Coyne dans le National Post et Mordecai Richler dans Saturday Night. Ce magazine torontois a aussi publié un article du professeur Robert Lecker, de McGill, laissant entendre, entre autres, que le gouvernement du Québec fermait les hôpitaux dans les quartiers ayant voté non au référendum.
C'était la belle époque où le Toronto Star se targuait, en éditorial, de vivre en Ontario où l'on n'imposait pas de langue comme au Québec mais où on laissait les gens libres. Oui, oui, l'Ontario qui a déjà banni le français de toutes ses écoles et où le recensement venait d'indiquer une baisse du nombre absolu de Franco-Ontariens, dont seulement 50 p.cent avaient encore leur langue maternelle comme langue d'usage.
C'était un peu après la visite du ministre Roy McMurtry, poids lourd du gouvernement ontarien, venu dire aux Montréalais qu'il ne voulait pas se mêler de leurs affaires mais qu'il se sentait toujours mal à l'aise quand on brimait la liberté des minorités. Il répondait alors à une question sur la loi 101. Me prenant pour un petit Henri Bourassa je l'avais interpellé pour lui demander s'il connaissait le règlement 17 qui avait banni le français de l'Ontario, au début du XXe siècle.
C'était la belle époque où le ministre libéral Doug Young pouvait, à la Chambre des Communes, insulter le député bloquiste Oswaldo Nunes, un Québécois d'origine chilienne, en l'invitant à retourner au Chili s'il n'était pas content de ce que faisait le gouvernement canadien, sans qu'on ne retrouve une seule ligne de ce parfait exemple de xénophobie dans les journaux du Canada.
La belle époque aussi où les grands médias canadiens passaient sous silence l'étude du professeur John Richards pour le C.D. Howe Institute, pas tout à fait un antre séparatiste, concluant que la loi 101 était nécessaire et légitime. On ne manquait cependant jamais de mettre en évidence la dernière insanité d'un Raymond Villeneuve ou de tout autre deux de pique nationaliste.
(Pour prévenir la contre-attaque de la réciprocité, je peux dire que pendant les dix années passées à couvrir le ROC (rest of Canada) pour La Presse, je n'ai pas écrit un seul article sur Keegstra ou Zondel, les deux monstres antisémites, parce qu'ils n'étaient pas représentatifs de la société canadienne.)
C'était le beau temps où Barbara Amiel, la femme du tout-puissant Conrad Black - avant sa descente aux enfers de la justice - championne toute catégorie des excès partisans, affirmait, dans le Maclean‘s, que la culture française elle-même était moins propice que l'anglaise à la vie démocratique.
C'était aussi la belle époque où des figures de proue du journalisme canadien - Bill Johnson, Andrew Coyne et Diane Francis - agissaient comme meneurs de claque à l'assemblée de lancement du mouvement de partition du Québec. En même temps qu'on accusait Robert Mckenzie et Ray Conlogue qui tentaient de décrire, dans le Globe and Mail et le Toronto Star, ce qui se passait vraiment au Québec, d'être atteints du syndrome de Stockholm, d'être «virés autochtones» - turned native - selon l'expression alors en usage. La belle époque où le Toronto Star déléguait la columnist Rose Dimanno, qui ne parlait pas le français, pour «interviewer le monde ordinaire» durant le référendum de 1995.
C'était l'époque où l'on clamait qu'il était impossible de réussir au Québec à moins d'être des «pure-laine» même si l'on retrouvait, cette année-là, parmi les dix lauréats des Prix du Québec, Margaret Lock, Kresimir Krnjevic, Irene E. Whittome et Colin Low.
Le beau temps où des collègues canadiens me demandaient, lors de mes tournées dans le ROC, si j'avais honte d'être gouverné par des racistes comme Bernard Landry et Louise Beaudoin.
Je pourrais continuer pendant des pages comme je l'ai fait dans un article paru en1998 dans la revue Inroads. En résumé, disons que l'information et les commentaires politiques sur le Québec ne reposaient plus toujours sur les faits mais se contentaient souvent de servir la cause du combat contre le nationalisme québécois. À la guerre comme à la guerre!
Les récentes sorties de Barbara Kay et Jan Wong constituent un maladroit rappel de cette époque militante des années 1990.
Deux possibles explications
Est-ce à dire que les journalistes canadiens sont moins honnêtes que ceux du Québec? Il serait bien surprenant qu'il en soit ainsi et de toute façon rien ne permet de l'affirmer.
L'explication est ailleurs. Dans son livre Misconceiving Canada`, le professeur Kenneth McRoberts, soutient que le ROC a trouvé un moyen bien à lui de combattre le séparatisme. En décrivant le nationalisme québécois comme ethnique et opposé au libéralisme, un corollaire de la pensée de Trudeau, on démontrait d'entrée de jeu que les Québécois n'étaient pas dignes d'être Canadiens. Plus nécessaire de débattre leurs revendications ou de prêter l'oreille à leurs doléances. C'était, selon le professeur McRoberts, la vision qui sous-tendait la couverture médiatique du Québec durant les années 1990.
Il faut ajouter une deuxième explication. Les médias du Québec, profondément divisés comme dans une guerre civile - verbale depuis l'explosion felquiste des années 1970 - ne pouvaient trop charrier sans se faire rabrouer par l'autre camp et risquer de perdre une partie de sa clientèle. Au contraire, les journaux du Canada avaient la voie libre pour mener leur campagne de salissage contre les nationalistes québécois.
Comme les critiques ne venaient que du camp nationaliste, il était facile pour les médias canadiens de les écarter en prononçant le mot séparatiste. Et les fédéralistes québécois se taisaient en suivant instinctivement le vieil adage politique que les ennemis de nos ennemis sont nos amis. Pourquoi donc arrêter les Canadiens de salir le Québec s'ils servaient à affaiblir les séparatistes, à les mettre sur la défensive, portant les attaques jusqu'à l'ONU quand l'occasion se présentait.
On pouvait même les encourager comme Pierre Trudeau qui continuait à aller voir les matchs du Canadien avec son ami Mordecai Richler et Jean Chrétien qui se disait chagriné par les atteintes aux minorités linguistiques, autant de Montréal que de Winnipeg. Quelle belle symétrie, Montréal, et Winnipeg où aucun des conseillers municipaux ne comprenait le français et où même dans le fief francophone de Saint-Boniface il n'était plus toujours possible de se faire servir en français.
Un réveil bien tardif
L'intempestive sortie des journalistes Barbara Kay et Jan Wong dans les quotidiens nationaux du Canada permet de mesurer le chemin parcouru au Québec depuis le référendum de 1995.
Ce sont deux éminents membres de la communauté juive de Montréal, le bon docteur Victor Goldbloom, allié indéfectible du Québec français, et Jack Jedwab, expert dans l'aménagement linguistique, qui ont répondu avec le plus de pertinence aux attaques du Post et du Globe.
Et c'est le premier ministre du Québec, Jean Charest, et l'éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, qui ont, en des termes on ne peut plus explicites, sommé les journaux canadiens de se rétracter et de s'excuser auprès des Québécois.
Fin de la récréation! Fin de la campagne de salissage du Québec au nom de la chasse aux séparatistes. On peut comprendre que le Globe refuse, dans un premier temps, de blâmer sa journaliste mais les Canadiens entendront certainement l'appel de leurs alliés fédéralistes. Ils comprendront le message : les calomnies et le salissage du Québec français n'affaiblissent pas mais entretiennent la flamme séparatiste.
Surprenant qu'on ait mis tant de temps à comprendre une vérité aussi simple. La partisanerie primaire aveugle même les plus brillants. Et mieux vaut tard que jamais!
Gérald Leblanc
_ L'auteur est un journaliste de La Presse à la retraite.


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