Exécutions sommaires au pays des chartes

Ce n’est pas seulement le Taser qui tue, c’est également celui qui l’utilise.

Chronique de Louis Lapointe


Nous le savons, le Taser n’a pas pour fonction de remplacer le pistolet
des policiers. C’est une arme qui doit être utilisée de la façon et dans
des circonstances appropriées puisque toute arme, la matraque comme le
poivre de Cayenne, est intrinsèquement dangereuse et peut être mortelle.
Même le poing nu d’un homme peut avoir des conséquences funestes. C’est
donc moins l’arme qui doit être remise en question que le jugement de celui
qui la porte. Ce n’est pas seulement le Taser qui tue, c’est également celui qui l’utilise. Ce n’est pas le poing qui frappe, c’est l’homme !
Dès qu’un policier utilise la force, il sait qu’il y a un risque de mort
d’homme. Dès qu’il frappe de son poing un autre homme, il sait que si
cette personne a une condition préexistante qui la fragilise, il peut tuer
cette personne. Il sait donc qu’il y a responsabilité criminelle. Les
policiers savent également que l’ignorance de la condition préexistante
n’est pas une excuse, qu’elle ne changera rien au résultat, la mort peut
être la conséquence de l’utilisation de la force, peu importe qu’elle ait
été minimale, nécessaire ou abusive.
Dans ces circonstances, nous devons donc d’abord nous interroger au sujet
de la formation des policiers, de leur compétence, de leur jugement, de la
connaissance des armes qu’ils utilisent, de leur sens des responsabilités,
de leur capacité à fournir des explications raisonnables après le fait et à
rendre compte de leurs agissements dans des situations où ils ont dû
utiliser la force, même s’il n’y a pas eu mort d’homme, puisque dans toutes
les situations où la force est utilisée, ce risque existe invariablement.
Si nous arrivons à la conclusion qu’un ou plusieurs policiers et même une
pluralité de ceux-ci n’ont pas ces capacités requises, nous devrions non
seulement leur interdire de porter un Taser, mais également toute autre
arme. Comment ne pas les empêcher d’utiliser la force dans tous les cas
lorsque nous savons qu’ils n’ont pas le jugement requis pour le faire dans
le cas particulier du Taser qui est une arme objectivement moins dangereuse
qu’un pistolet? Pas de jugement, pas d’armes. Voilà la vraie nature du
moratoire que nous devrions imposer aux forces de l’ordre.
Dire que les policiers ne devraient utiliser le Taser ou toute autre arme
qu’ils portent uniquement dans les cas où cette force est absolument
nécessaire pour neutraliser la personne visée et, compte tenu des
statistiques dévastatrices que nous connaissons dans le cas particulier du
Taser, seulement dans des situations s’apparentant à la légitime défense
relève du bon sens. Si nos policiers ne peuvent pas comprendre cela comme
le commun des mortels le comprend, c’est qu’ils n’ont pas encore saisit que
leur rôle était de protéger le public, pas de le mettre en danger par des
attitudes irréfléchies et téméraires.
L’insouciance que nous observons actuellement chez plusieurs policiers
nous indique tout simplement que certains d’entre eux ne méritent tout
simplement pas d’être policiers. Un moratoire sur le Taser, même s’il est
justifié, ne changera rien au fait que ce n’est pas le Taser qui tue de
nombreuses victimes innocentes, ce sont les policiers qui les portent !
Il est étonnant qu’on puisse exécuter aussi facilement une personne dans
un pays où la peine de mort n’existe pas, où on doit d’abord lui déclamer
ses droits avant de la fouiller ou de l’arrêter, où elle a le droit de
subir un procès avant d’être déclarée coupable hors de tout doute
raisonnable. Or, peu importe les circonstances de l’affaire, dans les mains
des policiers, le Taser est une arme comme toute autre arme, il peut tuer
rapidement et sans avertissement, éludant ainsi tous les droits des
citoyens à une justice pleine et entière.
Dans un pays où les chartes règnent sans maîtres et sans partage, n’est-il
pas étonnant que le Taser soit tenu comme le principal responsable de ce
qui apparaît être des manquements beaucoup plus fondamentaux aux règles de
justice pénale, alors qu’on peut facilement tuer une personne sur la place
publique pour une infraction qui n’occasionnerait même pas de peine
d’emprisonnement ?
Dans un pays où le gouvernement Conservateur ne se soucie peu ou pas des
tortures ou de la peine de mort qu’on peut infliger à des ressortissants
canadiens à l’étranger, on n’est guère étonné que le même gouvernement
s’émeuve si peu du fait que la GRC exécute de sang-froid, sur la place
publique, de simples badauds ou des touristes étrangers parce qu’ils
étaient trop agités.

Le Canada de Stephen Harper est-il en train de devenir un état policier où
la présomption d’innocence et l’habeas corpus existent uniquement pour ceux
qui ont eu le temps de se payer les services d’un avocat avant de se faire
abattre dans la rue comme des chiens enragés?
Louis Lapointe

-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Chroniqueur, l'auteur a été avocat, directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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