Recomposition du paysage politique

Des questions pour les progressistes

Recomposition politique au Québec - 2011



Une remarquable et rare reconfiguration du paysage partisan semble être en cours au Québec ces six derniers mois, à tel point que plusieurs politologues, journalistes ou analystes doivent revisiter un certain nombre de «constantes» qui étaient tenues pour acquises. Notamment, des fidélités partisanes qui avaient la couenne dure semblent s'évanouir, comme en font foi le récent béguin pour le Nouveau Parti démocratique et le déclin conséquent du Bloc québécois. Ce phénomène semble indiquer un climat de grande volatilité sur la scène électorale québécoise, avec l'intérêt que suscite l'initiative de François Legault et Charles Sirois, ainsi que la multiplication des acteurs souverainistes (les trois premiers démissionnaires du Parti québécois, le Nouveau Mouvement pour le Québec, Jean-Martin Aussant et son projet, etc.).
Le Québec du progrès social et démocratique a-t-il quelque chose à gagner de ces développements? Le contexte idéologique et institutionnel peut-il faire place à toutes ces sensibilités et accommoder de telles mutations?
Désuétude du mode de scrutin actuel
Les avantages du mode de scrutin majoritaire à un tour sont connus: il est très simple à comprendre, il permet mieux que les autres de dégager des majorités claires et il nous est très familier. Là où il est en vigueur, c'est celui qui a été utilisé depuis l'octroi du suffrage universel. Ce mode de scrutin est pratique quand l'élection se résume la plupart du temps à un choix entre deux options: alternance entre démocrates et républicains aux États-Unis, alternance entre libéraux et conservateurs au Canada, alternance entre «rouges» et «bleus» au Québec.
Aujourd'hui, la situation partisane québécoise appelle une réforme de cette vieille institution. L'électorat, et les acteurs politiques eux-mêmes, expriment la volonté d'une offre politique bien plus variée, doublée d'une représentation conséquente au sein du pouvoir législatif. Le clivage gauche-droite se superpose à des polarisations plus anciennes et semble là pour de bon, comme en font foi Québec solidaire et l'Action démocratique du Québec (que celle-ci fusionne ou non avec le clan Legault). De surcroît, diverses vagues de désertion au PQ suggèrent que l'option souverainiste ne peut plus être la propriété exclusive d'un seul acteur partisan.
Au Québec, l'offre politique étouffe littéralement sous le mode de scrutin actuel. Les acteurs partisans qui ont le plus à perdre du statu quo peuvent-ils se rencontrer pour en discuter, voire envisager un plan d'action leur permettant, ensemble, de faire sortir le Québec de ce carcan électoral? Une telle initiative susciterait un vif intérêt du côté des mouvements sociaux, où l'idée de réformer le mode de scrutin est très populaire. Certains le répètent depuis 40 ans: ce mode de scrutin — infect, disait René Lévesque — doit changer. Ce qui est nouveau, c'est que jamais il n'a autant stérilisé l'expression politique du pluralisme.
Mise sous le boisseau de la question nationale?
Ces temps-ci, la pression est très forte en faveur d'une remise aux calendes grecques de la question nationale québécoise. Non seulement le clan Legault en fait-il son programme, mais c'est aussi, en définitive, l'intention du Parti libéral de Jean Charest, qui considère qu'il n'y a pas lieu d'aborder ce sujet tant que «le fruit n'est pas mûr». Sur la scène fédérale, depuis le scrutin du 2 mai, les probabilités que la question du Québec revienne au centre des débats sont faibles. Le NPD, malgré ses 59 députés québécois, sera vraisemblablement incapable d'aborder de front cette question avec la population canadienne ou au Parlement.
Dans le passé, les intérêts du peuple québécois ont-ils déjà été mieux servis lorsque ses revendications nationales étaient tues? L'histoire enseigne plutôt le contraire: c'est lorsqu'elle exprime haut et fort ses aspirations nationales que la population du Québec développe son rapport de force et peut faire des gains. Le silence de la droite (PLQ, ADQ et Coalition pour l'avenir du Québec) sur cette question et la quasi-disparition du Bloc à Ottawa militent en faveur d'un affaiblissement de la nation québécoise à l'échelle canadienne.
Avec un gouvernement conservateur majoritaire, le Québec risque de plus en plus de ressentir ce qu'éprouvaient les provinces de l'Ouest durant le règne des majorités libérales entre 1993 et 2004: l'aliénation régionale. La coalition conservatrice fondée en 2003 à l'initiative de l'Alliance canadienne a réussi, en huit ans, à conquérir une grande partie de l'Ontario et des Maritimes, de sorte que le gouvernement Harper parvient à gouverner le pays sans entraves malgré le Québec. Pire, il ne donne aucun signe de vouloir rectifier cette dangereuse anomalie.
Laisser la droite triompher?
Visiblement, à l'échelle canadienne, la droite est capable de s'organiser pour obtenir un gouvernement majoritaire et imposer son programme rétrograde. Le gouvernement Harper a maintenant les coudées franches pour encourager l'exploitation des sables bitumineux, investir massivement dans les dépenses militaires, torpiller les efforts de lutte contre les changements climatiques, réaliser son programme relatif à la loi et à l'ordre, restaurer les symboles de la monarchie britannique et couper les vivres aux catégories sociales qu'il ne parvient pas à enrégimenter: les femmes, les artistes et différentes minorités (linguistiques, sexuelles ou autres).
Le 2 mai dernier, 83,5 % des Québécois ont voté contre le Parti conservateur. Dans un tel contexte, le gouvernement québécois a une occasion rêvée de mettre en évidence le caractère distinct des aspirations nationales du Québec. Or, il évite à tout prix de polariser les relations avec Ottawa sur cette base. Le clan Legault, s'il va de l'avant avec son idée de créer un parti, promet d'avoir la même attitude. Il propose un mode de gestion musclé, populiste et technocratique, semblant dire à l'électorat: remettez-nous le pouvoir et nous (les experts) déciderons pour vous, voire malgré vous.
Le Québec peut éviter tant l'aliénation régionale que la soumission au programme conservateur s'il se ressaisit, en exprimant son désir d'avoir un projet de société de son cru, à la fois progressiste et inclusif au chapitre de ses aspirations nationales. Pour qu'un tel horizon politique existe, n'est-il pas nécessaire que les forces qui en veulent bien mettent temporairement un bémol sur leur petit programme partisan, le temps de se parler un peu et d'envisager quelles actions permettraient à la fois de prévenir le renforcement de la droite et d'ouvrir un espace à l'émancipation sociale et nationale du peuple québécois?
Questions posées aux progressistes
La pire des attitudes des acteurs partisans progressistes ne serait-elle pas de rester sur leur quant-à-soi et de se présenter coûte que coûte en rangs dispersés devant l'électorat? Il ne s'agit pas pour nous de discuter de fusion ou de coalition, mais bien de s'interroger sur la possibilité d'avoir des lieux où ces acteurs peuvent se réunir et aborder des sujets comme le mode de scrutin à modifier, les meilleures façons de résister à la montée de la droite, le statut du Québec dans la nouvelle dynamique canadienne, etc.
Des états généraux peuvent être une occasion de traiter plusieurs de ces questions et de plus en plus de chefs, dont Pauline Marois, ouvrent la porte à un tel chantier national et démocratique. À plus court terme toutefois, d'autres mises en commun ou rendez-vous ne sont-ils pas requis? Par exemple, en vue du prochain scrutin au Québec, les progressistes devraient s'entendre sur une sorte de plateforme électorale minimale et multipartite qui pourrait viser la réforme des institutions démocratiques, la remise à l'ordre du jour de la question nationale québécoise, l'assainissement des mécanismes d'octroi des contrats de travaux publics et le contrôle de nos ressources naturelles pour le bien commun des Québécois. Sur le plan politique, ces questions sont urgentes et relèvent d'une préoccupation avant tout démocratique.
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Philippe Boudreau et François Cyr - Professeurs de science politique au collège Ahuntsic


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