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Des contradictions de la pensée politique canadienne-française

Chronique de Bruno Deshaies



Le dilemme des Québécois : est-il mieux de demeurer une province au sein d'une autre nation indépendante ou de devenir un pays lui-même indépendant ?

Avant-propos
UNE QUESTION D'EMPIRE ET UNE QUESTION DE « JUS HONORUM », ET UN PEU PLUS...

Empereur Claude (10 av. J.-C à 54 ap. J.-C.)
La Table Claudienne : extrait du discours de Claude devant le Sénat romain en l'an 48 après J.-C.
« Quelle autre cause amena la perte des Lacédémoniens et des Athéniens, qui, pourtant, possédaient une grande puissance militaire, sinon qu'ils refusaient d'admettre les vaincus, les considérant comme d'une autre race ? ...] Et pourtant, si l'on passe en revue toutes les guerres, on verra qu'il n'en est aucune qui ait été achevée en un temps plus bref que la guerre des Gaules. Après cela, ce fut une paix constante et loyale. Désormais, mêlés à nous par la façon de vivre, les arts, les alliances de famille, qu'ils nous apportent leur or et leurs richesses plutôt que de les garder pour eux ! [...] [O]uvertement, à présent, il faut plaider la cause de la Gaule Chevelue. Si l'on y envisage ceci, que, par la guerre, pendant dix ans, ils ont donné du mal au Dieu Julius, qu'on mette aussi par contre en balance une fidélité immuable de cent ans et une obéissance plus qu'éprouvée dans maintes conjonctures critiques pour nous. / Grâce à eux, mon père Drusus soumettant la Germanie eut derrière lui, garantie par leur calme, la sécurité de la paix ; et cela, bien que du recensement, opération nouvelle alors et insolite pour les Gaulois, cette guerre l'eût obligé à se détourner. Une telle opération, combien elle est ardue pour nous, tout juste maintenant, quoique l'enquête n'ait d'autre objet que la constatation officielle de nos ressources, à l'épreuve nous l'apprenons trop bien. » ([Discours de Claude, empereur romain,
en l'an 48 ap. J.-C.)
* * *
L'HISTOIRE QUI SE RÉPÈTE... DIFFÉREMMENT.
L'un de nos correspondants, le même que la semaine dernière, nous écrit ce qui suit :
« Être minoritaire dans le gouvernement central
_ à 45 %, à 36 %, à 23 % voire même à 20 %,
_ ne fait pas grand différence.
_ Car dès qu'un peuple est mis en minorité,
_ la réalité du pouvoir central lui échappe. »
_ (Maurice Séguin (**) : p. 403.)

Depuis l'union législative des deux Canadas, en 1840, le seul agir collectif admissible pour les Canadiens Français est canadian - c'est-à-dire qu'il est subordonné à la souveraineté de la nation soi-disant canadian et de nulle autre. Cet agir réunit des éléments antinomiques puisque sa finalité, à savoir la consolidation du Canada-Anglais, contredit l'intention de ses exécutants, laquelle est d'œuvrer aux fins propres du Canada-Français. Minorisés dans le Canada-Uni puis dans le Canada fédéral, les Canadiens-Français n'ont la permission d'agir collectivement qu'à la condition de ne pas contrarier la nation majoritaire qui, s'étant subordonné leur agir, a fait d'eux un instrument au service de sa propre domination canadian.

Aussi, n'est-il pas étonnant que nous nous affaiblissions lors même que nous agissons, serviteurs à notre insu d'une nation qui ne peut subsister que sur les ruines de la nôtre. Quoique préservées de l'assimilation, nos façons d'être et d'exister sont incapables de nous libérer de ce cercle vicieux. Tant et aussi longtemps que notre patrie demeurera province d'un État étranger, notre agir portera en lui sa propre négation en sorte que tel qui se voudrait membre de notre nation le sera surtout de l'autre à titre d'agent...
1840 inaugure donc ce qu'on appellera plus tard le « multiculturalisme », lequel consiste moins à fondre des individus, des groupes, dans une nationalité donnée que d'en faire les instruments inconscients d'un nationalisme donné - celui du Canada-Anglais. Dès lors que tous œuvrent au même but, on peut bien permettre à certains de s'y prendre à leur manière. Ne peut-on reconnaître là une sorte d'assimilation de plus grande portée que celle qui n'altère que les mœurs, les manières et les façons ?
Parfondor
***

Que dit sur ce point Maurice Séguin ?

L'optique indépendantiste

• L'OPTIQUE INDÉPENDANTISTE (*)

3.10.1.2 Devrait admettre les avantages (limités) du fédéralisme en
avouant que :
C) La nationalité minoritaire « bien » annexée, « bien » fédérée dans
une union fédérale qui lui permet au moins un État provincial,

1o vit de sa propre vie limitée en politique, en économique, au culturel et

2o S'APPUIE (EN PARASITE - avec les inconvénients et les avantages...)

SUR LA VIE politique, économique et culturelle

DE LA NATION MAJORITAIRE fédérante.
D) La nationalité minoritaire « bien » annexée, « bien » fédérée

contribue « seule ou avec d'autres » nationalités minoritaires annexées

à nourrir, à renforcer la vie politique, économique et culturelle de la

nation majoritaire fédérante

et

quoique partiellement désorganisée - cette nationalité

minoritaire reçoit en retour des influences civilisatrices plus hautes

grâce à son sacrifice [involontaire].

C'est le rejaillissement civilisateur d'un centre plus fort, plus riche...
• L'OPTIQUE INDÉPENDANTISTE

3.10.1.3 concède volontiers que, pour la nation majoritaire

fédérante, le fédéralisme, surtout sous forme d'union fédérale,

comporte de multiples avantages :

1° il adjoint au noyau national du majoritaire

des contribuables et des soldats...

des consommateurs sans protection tarifaire,

2° d'une manière pas trop brutale

3° qui assure la permanence de ce système « impérial »,

4° en laissant à la nationalité minoritaire

suffisamment d'autonomie locale (politique et culturelle)

et souvent assez de « prospérité » économique

- pour empêcher de naître et

- pour étouffer (ou du moins rendre anodin)

tout mouvement de protestation, de révolte, de libération

de la nation annexée.
Il y a opposition fondamentale entre

1° fédérer majoritairement une ou des autres nationalités

2° et être fédéré en tant que nation minoritaire « par un grand tout dont le centre est ailleurs ».

L'optique impérialiste
• L'OPTIQUE IMPÉRIALISTE (**)

3.10.2.1 fait clairement la distinction entre la « nation » au sens

sociologique du milieu, d'hérédité, de communauté porteuse de culture

et l'État, organisation juridique de la société, « stérile comme l'ordre lui-même » ;
3.10.2.4 n'aime pas trop voir l'idée d'« économie politique » changée
en « économie nationale »... (chez les autres)... ;
3.10.2.8 croirait à la « vocation nationale culturelle » des autres

nations, si ces dernières n'étaient pas tentées de mettre l'accent sur l' « État » ;
3.10.2.10 considère l'État comme un organisme « neutre » bon pour
toutes les nations...

voudrait voir « dépolitiser » les problèmes des nations minoritaires ;
3.10.2.11 aime écrire :

« L'unité impériale donne la prééminence à un peuple, mais les

liens d'unité - politique, économique, administratif, culturel
permettent

de maintenir l'individualité des groupes divers qui bénéficient de la

sécurité et de la puissance impliquées dans l'ordre impérial. »
3.10.2.12 trouve l'idée de fédéralisme « riche » mais ne veut pas

qu'on apprécie le régime fédéral parce qu'il octroie un État provincial à

la nationalité minoritaire, car c'est encore attacher trop d'importance à l'État ;
3.10.2.13 conclut qu'une nation minoritaire pourrait et devrait se

contenter d'un fédéralisme culturel ;
3.10.2.15 aspire à la paix dans l'ordre qui règne à telle époque, et

qui favorise l'humain... le citoyen... etc. ;
3.10.2.17 considère les « cadres » politiques et économiques comme
des instruments au service des personnes.

***
COMMENTAIRE
Tous les énoncés que vous venez de lire pourraient faire l'objet d'un examen critique en fonction, par exemple, des positions du gouvernement Harper ainsi que du comportement du Bloc à Ottawa. En ce moment, Gilles Duceppe vit à peu près les mêmes tribulations que son prédécesseur du tournant du XIXe siècle. Il s'agit de son alter ego Henri Bourassa (1868-1952) qui était le petit-fils de Louis-Joseph Papineau.

Lorsqu'un Canadien-français ou un Québécois se retrouve sur la scène fédérale, il finit tôt ou tard par raisonner lui aussi dans le cadre du système canadian, c'est-à-dire de l'ordre établi. C'est comme si les généraux de l'indépendance s'associaient avec les généraux ennemis pour se livrer une guerre tout en trinquant ensemble ! Dans ces circonstances, il devient impérieux que les représentants du Bloc à Ottawa prennent conscience de la contradiction dont ils sont le jouet à leur corps défendant. L'annonce récente d'Yvan Loubier de quitter le Bloc démontre probablement que le combat pour l'indépendance doit s'organiser au Québec et non sur la scène fédérale. C'est pour nous l'évidence même. Le Bloc à Ottawa disperse nos forces, brûlent des énergies qui seraient beaucoup mieux employées à conquérir notre indépendance ici même au Québec et fait le jeu du Canada-Anglais impérialiste en montrant aux yeux du monde entier jusqu'à quel point les Canadians sont magnanimes, tolérants et démocrates puisqu'il permettent qu'une minorité séparatiste joue les trouble-fêtes sur leur propre terrain. Ironie des jeux politiques.
À tous ceux et toutes celles qui croient en la présence du Bloc à Ottawa, nous suggérons de réfléchir sur ces normes de Maurice SÉGUIN. Mais qui plus est, ils ou elles devraient nous faire connaître ouvertement leur opinion. Depuis trop longtemps hélas ! les souverainistes parlent, pour ne pas dire bafouillent, un discours amphigourique et alambiqué sur l'objectif de l'indépendance du Québec. Prendre conscience de cette énorme faiblesse langagière permettrait de vivre différemment le combat indépendantiste, car penser dans la logique indépendantiste exigera toujours un grand effort de chaque québécois qui voudra passer de la parole aux actes. Le discours de Parfondor vise justement à nous faire prendre conscience que l'optique indépendantiste est la seule voie pour aboutir véritablement à l'indépendance du Québec. Il précise même que « tant et aussi longtemps que notre patrie demeurera province d'un État étranger, notre agir portera en lui sa propre négation ».
Bruno Deshaies
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(*) Maurice Séguin, Les Normes, chap. III : « Sociologie du national », section 10, subdivision 1, section 2-C) et 2-D). D'un point de vue historique, voir plus particulièrement la Leçon XII : « Deuxième capitulation des Canadiens-Français (1839-1842) » par le même auteur dans Histoire de deux nationalismes au Canada (Montréal, Guérin, 1997).
(**) Maurice Séguin, Les Normes, chap. III : « Sociologie du national », section 10, subdivision 2, paragr. 1 à 18. D'un point de vue historique, voir plus particulièrement la Leçon XVI : « Le Canada, le Québec et l'Empire 1867-1960 » dans Histoire de deux nationalismes au Canada (Montréal, Guérin, 1997).


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