Déclin du français au Québec: l'épreuve des faits

La langue - un état des lieux



Depuis quelques années, je lis, j'entend et je sens qu'une régression du français est inévitable dans le cadre canadien actuel: plusieurs immigrants arrivent au Québec, mais ils arrivent surtout au Canada.

L'anglais leur sied mieux et, avec la réduction des cours d'apprentissage du français, ils ne font que baragouiner la langue de Molière si -- et seulement si -- ils sont contraints à le faire. D'une génération à l'autre, plusieurs réussissent aussi à esquiver l'école française (école privée, cégep anglophone) et continuent à évoluer pour devenir de véritables Canadiens (anglais, si vous voulez) avant tout: ils s'abreuvent de médias, de musique et d'attitudes anglophones.
Sur quelles bases puis-je avancer ces affirmations? Tout simplement, mon parcours. Je suis né dans le Bas-du-Fleuve, y ai vécu 16 ans, puis, je suis allé à Québec pour étudier au cégep et à l'université pendant sept ans. Jusque là, toute ma vie s'est déroulée en français; même les étudiants et professeurs étrangers devaient parler français pour s'intégrer, faute de quoi ils s'isolaient.
Mais j'ai vécu au Centre hospitalier de l'Université Laval (CHUL) ma première expérience de travail en anglais: dans le laboratoire d'un chercheur arrivé récemment et qui ne parlait qu'anglais. Étant moi-même en mesure de parler l'anglais, j'ai accepté cet état des choses. Toutefois, il a dû rapidement parler français pour vivre, et ses trois filles sont maintenant de petites Québécoises comme les autres: le poids démographique avait fait son oeuvre.
Planète Montréal
Les choses ont changé lorsque je suis arrivé à Montréal: j'y ai travaillé d'abord dans une entreprise de Lachine, puis pour l'université McGill. Inutile de vous dire que pratiquement tout s'y passait en anglais, et ce, même si un seul anglophone était présent lors des échanges. Pourquoi? Parce que, chaque fois, le personnel comptait une masse d'immigrants pour qui l'anglais était plus facile, et un autre groupe d'immigrants et de francophones qui... passaient à l'anglais facilement.
Toutefois, j'ai commencé à me poser de sérieuses questions lorsque j'ai dû voir un médecin à l'Hôpital juif. À plusieurs moments, le personnel ne pouvait pas dire un mot de français, ni même me donner formulaires et prescriptions en français, sinon dans un français plus que médiocre!
Après six ans de ce régime, j'ai moi-même commencé à inverser les mots («bleue porte», par exemple) ou à prononcer un «What?» spontané quand on me posait une question. J'ai réagi de manière draconienne à ce changement et j'ai tenté de rejeter l'anglais. Depuis, je n'écoute pratiquement plus de musique et de cinéma de langue anglaise et je suis moins porté à vouloir enrichir mon anglais. C'était un peu une question de survie.
Vers Gatineau
Finalement, nous avons déménagé (avec la famille maintenant) à Gatineau et nous y résidons depuis deux ans. Ici, je sens l'écrasement démographique: plusieurs anglophones unilingues se font servir au dépanneur et à l'épicerie en anglais, sans prononcer le moindre «Au revoir!», et ils reçoivent plutôt en prime un «Have a good day!» bien senti de la part de l'employé présent à la caisse avec, en plus, un large sourire.
Aussi, dans l'autobus qui me mène au travail à l'Hôpital général d'Ottawa, il n'est pas rare d'entendre des francophones qui rencontrent leurs amis anglophones (à Gatineau, toujours) et qui leur parlent en anglais. Aussitôt la rivière traversée, pour moi, c'est un autre pays: publicités à 99 % en anglais, chauffeurs unilingues, commerces ne servant leurs clients qu'en anglais. Qu'y peuvent les Franco-Ontariens? Certains rouspètent bien un peu mais la majorité plie, et... avec plaisir!
Plus souvent qu'autrement, j'entends trois mots en français entre deux phrases en anglais, ou bien alors l'un parle anglais et l'autre répond en français. On dirait une espèce de symbiose, mais on voit tout de même la préséance de l'anglais.
Tout ça pour dire qu'avec mon expérience de vie au Québec, au Canada et à l'étranger, avec en plus ma lecture des récents faits d'actualité et tout simplement mon intuition, je crois que nous sommes à un carrefour de l'histoire: ou bien on accepte l'anglicisation inévitable d'une grande partie de l'île de Montréal et de certains secteurs de Gatineau en particulier, ou bien on essaie de recréer un équilibre par des mesures non plus incitatives mais contraignantes pour franciser véritablement tous les Québécois.
Le français par le vote
Ainsi, je crois que ce sont les fédéralistes (surtout ceux de Montréal et de l'Outaouais) qui détiennent maintenant le poids du futur par leurs votes: ils sont les seuls à pouvoir faire du français un enjeu électoral déterminant.
Je leur pose donc cette question: que voulez-vous faire du français au Québec? Une langue parmi celles utilisées par les immigrants ayant l'anglais comme langue commune, ou bien la langue culturelle des Québécois, anglophones et allophones d'origine compris?
Pour ma part, je continue de croire que seul un pays pourrait nous donner les pleins pouvoirs afin de régler ces questions identitaires: entre nous, pour nous, et sans l'intervention massive des anglophones (par le biais des institutions fédérales, la Cour suprême, etc.) qui ne partagent pas les mêmes intérêts quant à la destinée de leur pays (c'est leur droit le plus légitime tant que le Québec en fait partie).
Trois options à saisir
Je propose trois options aux fédéralistes qui auraient la fibre québécoise un brin sensibilisée. Première option: la voie rapide, voter pour le Parti québécois. En tenant un référendum, on met les anglophones devant le fait accompli: nous voulons un pays pour faire nos lois et protéger notre culture.
Deuxième option: la voie de service, voter Action démocratique du Québec (ADQ). On propose les amendements constitutionnels nécessaires au reste du Canada, tout en mettant ceux-ci en garde contre le fait que tout refus se traduira probablement par un référendum menant à la souveraineté; alors, de la voie de service on reprend la route ou bien on prend la sortie.
Finalement, la voie «loyale»: votez libéral. Toutefois, faites pression pour que le français devienne l'enjeu principal de la prochaine campagne, sous la menace de vous rabattre sur un autre parti.
Croyez-moi, je ne demande qu'à être surpris. Si vous arrivez à redessiner le cadre canadien et à vraiment faire du français la langue du Québec tout entier, chapeau! Mais dites-vous une chose aujourd'hui: le fruit ne mûrira plus, il faut le cueillir avant qu'il ne pourrisse. Les faits, irrémédiables, sont là pour nous presser.
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Antoine Caron, Gatineau
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