De grands départs et de la chasse aux phoques

Chronique d'André Savard


André Savard
_ mardi 21 mars 2006
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Les sujets d'actualité se bousculent. Je ne peux pas m'empêcher d'aborder quatre sujets. Le départ de Pauline Marois occupe la une. Patrick Bourgeois se fait houspiller cette fois par Cornellier en raison de ces travaux touchant l'hégémonie des médias fédéralistes. Pour bien finir la sauce, Brigitte Bardot viendra à Ottawa s'entretenir de la chasse aux phoques tandis que Claude Charron mettra cette semaine un terme à sa collaboration quotidienne au bulletin de nouvelles.
Pauline Marois
Commençons par Pauline Marois. Quand, l'automne dernier, j'assistai au souper spaghettis du Parti Québécois de mon comté auquel avaient été conviés les neuf candidats, Pauline Marois était en pleine forme. Elle paraissait flotter d'un militant à l'autre. Elle le faisait avec un entrain inépuisable dans le village même qui avait vu André Boisclair grandir, caissier au Provigo, organisateur de trios et de quatuors sur le terrain de golf. C'était l'évidence même que Pauline Marois tenait beaucoup à la chefferie.
Dans son discours de ce soir-là, elle avait terminé en disant : « Que pensez-vous d'une femme pour veiller à la naissance du pays du Québec? » Ce n'était pas seulement le sommet d'une carrière pour elle mais la culmination de beaucoup de causes en lesquelles elle croyait. De l'économie sociale au pays du Québec et au féminisme, Pauline Marois a voulu transporter le maximum avec elle. Les trois thèmes se sont parfaitement fondus dans son projet de vie personnelle.
Sa défaite fut crève-cœur. Je pensais malgré tout que l'estime qui l'entourait, la haute crédibilité dont elle jouissait, lui redonneraient le feu sacré. Plusieurs personnes, au-delà de toute partisanerie d'ailleurs, attendaient le retour de Pauline Marois avec impatience dans un prochain gouvernement. C'est un secret de polichinelle que dans les milieux scolaires, le ministère de l'Éducation étant géré comme un club-école par le gouvernement Charest, on espérait Pauline Marois en regardant l'horloge comme s'il indiquait le compte à rebours.
Le seul qui fut plus attendu qu'elle ce fut Winston Churchill à l'Amirauté par les Anglais dans les années fatidiques. Tous furent soulagés par l'assurance avec laquelle Pauline Marois disait qu'elle allait rester quoi qu'il advienne.
On comprendra aisément la hâte avec laquelle on entrevoyait le retour de Pauline Marois à l'Éducation. Quand Jean-Marc Fournier s'est vu offrir le poste du ministère de l'Éducation, il n'était pas très chaud à l'idée. Jean Charest lui fit valoir que le catastrophique Pierre Reid devait être remplacé par une moindre catastrophe et qu'il n'avait pas l'embarras du choix, eu égard au fait que le parti Libéral n'est pas une pépinière de talents.
Jean-Marc Fournier est un individu plus réflexe que cérébral. Réfractaire même aux choses de l'esprit, Jean-Marc Fournier se sentait plus à l'aise aux Loisirs et aux Sports. Il accepta finalement à la condition de garder en sa possession les Loisirs et les Sports. Dans les colloques internationaux, le titre de ministre de l'Éducation, des loisirs et des sports fit rigoler. Pareille combinaison démontre un curieux discernement. Mieux vaut valoir une risée que de grincer des dents. Les gens des milieux de l'éducation rient jaune.
On reconnaissait tous dans Pauline Marois une présence stimulante. Mais même avec toute la meilleure foi du monde, Pauline Marois n'a pu commander le feu sacré. Je ne crois pas indiqué de multiplier les interprétations à cet égard. Pauline Marois a dit que l'unique raison fut que le « cœur n'y était plus ».
« Tu as notre appui dans cette page d'Histoire encore à écrire », a-t-elle ajouté à l'adresse d'André Boisclair.
De grandes tâches ministérielles attendaient d'être relevées par elle. Souhaitons que d'autres personnes à la hauteur se feront valoir dans la vie publique. Entre-temps il faut noter que Jean Charest dans son hommage à madame Marois a fait le discours le plus inspiré de sa carrière.
Claude Charron
Cette semaine marque aussi le départ de Claude Charron. Il a connu un excellent parcours comme journaliste et son départ va laisser un grand vide. Il était une voix importante de l'information au Québec. Ayant connu les arcanes du gouvernement et maîtrisant les dossiers, on a laissé son talent s'épanouir. En ce qui touche l'existence de la nation québécoise il n'était pas tenu à la « neutralité ». Il n'avait pas toujours à ajouter que le cas de la « province » doit être un cas soumis à diverses interprétations qui sont possibles, patati-patata, que ça doit dépendre des particularités de chacun, des expériences à venir et des diverses orientations de l'esprit. Charron désignait nommément le pays du Québec dans ses chroniques et il pouvait voir des rapports de domination entre le Canada et le Québec sans que cela passe pour un écart à la rectitude politique.
Il aura été l'exception qui confirme la règle. Dans un pays normal, Claude Charron, si talentueux soit-il, serait vu comme un gars honnête dont la manière de pratiquer est un modèle pour les nouveaux venus dans la profession. L'un sème la graine, l'autre l'arrose. Au Québec, en information, il en va différemment. On a le droit d'être soit fédéraliste soit dans le quota des chroniqueurs indépendants, pas indépendantistes, indépendants dis-je bien. C'est notre curieuse vision de la démocratie.
Être indépendantiste fait partie de la sphère privée, des préférences que l'on peut exercer dans son salon dans la mesure où ça ne brime personne. Patrick Bourgeois du journal Le Québécois l'a bien vu quand on lui a répliqué que beaucoup de journalistes sont indépendantistes dans leur vie privée. Ce qui est important c'est de savoir ce qui est possible dans la sphère publique.
Claude Charron, vu son passé connu de tous, avait le droit d'être une personnalité publique à part entière et de dire tout haut ce qu'on n'entend pas ordinairement dans les médias de masse.
À lui seul il pouvait faire beaucoup mais il ne transformait pas la donne. Il était celui à qui on avait accordé le degré suffisant d'indépendance compte tenu de la proportion de gens dans la société qui ne se reconnaissaient pas dans le langage de l'information tel qu'il se pratique. Pour les autres journalistes, la force d'inertie est la norme. Des cas comme ceux de Lester ou de Parenteau nous montrent bien que ce que l'on nomme la « neutralité » est en fait un tabou qui vise à ne pas renforcer publiquement toute idée politique qui se range parmi les préférences personnelles. Le fédéralisme dépasse cette condition de préférence personnelle car il est l'idéologie du pays de tous.
Il est clair que des gens comme Claude Charron se démarquent et qu'ils font fonction de facteur modérateur par rapport à la rectitude imposée. Y aura-t-il un autre journaliste en remplacement de Charron qui ne sera pas astreint à des pense-bêtes? Si on en laisse poindre un, ne comptez pas que cela dépasse l'unité.
Claude Charron va s'envoler pour l'Europe pendant que Patrick Bourgeois se fera traiter d'huluberlu parce qu'il redit que les classes dirigeantes en général réussissent à déposer leur soupape fédéraliste sur l'information.
La chasse aux phoques
Je veux aussi parler de la chasse aux phoques dont l'incidence sur l'opinion publique mondiale n'est pas à négliger. Des Hollandais m'en ont parlé, des Espagnols, des Australiens et bien d'autres. Le Québec s'est déjà rendu tristement célèbre pour ses usines à chiots et ses porcs agonisants dans des enchères agricoles. La mauvaise publicité que provoquent les mauvais traitements aux animaux a une immense portée.
Gandhi a déjà dit que les nations se jugent à leur manière de traiter les animaux. Cette remarque fut prononcée dans le contexte de sa lutte pour que les chiens ne soient plus vue comme des réincarnations de la caste des Intouchables appelés à expier les erreurs passées par des souffrances sans bornes. La phrase est vraie au sens plus large. Une société peut se faire une fort mauvaise réputation par la diffusion de quelques scènes vomitives où des souffrances sont infligées.
Il ne faut pas prendre la lutte en faveur des droits des animaux pour un combat d'arrière-garde. Il est à l'échelle du globe le combat le plus important avec celui contre la pollution et celui contre la sous-alimentation.
Il y a beaucoup plus dans l'engagement de ces activistes que de la sentimentalité gratuite. La société humaine a multiplié de façon exponentielle sa puissance et les territoires soumis à son emprise. Comme l'écrivit le philosophe Michel Serres, le plus grand défi de l'homme moderne est de « maîtriser la maîtrise ». Un maître responsable sait qu'il ne peut continuer de réduire à sa merci. Il lui faut accorder sa protection.
Si on en croit les experts appointés par le gouvernement, la réduction du troupeau de phoques est une question de protection de l'environnement. Ils seraient trop nombreux et surtout, la mise à mort des phoques n'aurait plus rien à voir avec les carnages du passé. Les phoques seraient tués en un instant.
Les groupes d'activistes impliqués répondent que nous sommes désinformés. Le meurtre n'obéirait pas à un protocole visant à réduire les souffrances au minimum. Les prises ne seraient pas calculées. En plus, l'explosion démographique serait un mythe. Au contraire, les ours polaires risqueraient l'inanition faute de phoques. Cette question n'est jamais vidée. Comme les experts sont désignés par les environnementalistes ou par les gouvernements, chacun s'accuse de défendre ses intérêts et de désinformer.
On rêverait d'une instance internationale pouvant enfin dire que le dossier est clair et qui puisse établir des objectifs pour tous. Personne n'aime être traité de tortionnaire d'animaux.
Il faut faire la différence entre tuer et torturer. Dans tous les pays hispaniques par exemple on retrouve des corridas qui sont en somme la torture de taureaux élevée au rang d'art et de sports. La tauromachie est aussi présente dans certains départements français, au pays même de Brigitte Bardot. Les combats de chiens et de coqs sont courants en Amérique latine. La BBC nous a montré des chiens et des chats dépiautés vivants en Chine. La liste pourrait s'allonger.
Tous ces cas mériteraient de concentrer l'attention de l'opinion publique. Il ne s'agit pas de dire que les cruautés des uns excusent les cruautés des autres. L'objectif est d'éradiquer autant que possible la torture des animaux et les souffrances inutiles où qu'elles soient. Si vraiment nous avons fait nos devoirs il faudrait que ça se sache. Pour nous Québécois, l'objectif est d'éviter en outre que notre pays soit un objet de diffamation. Je n'accuse pas les groupes de défense des animaux avec lesquels je ressens beaucoup d'affinités. Je veux simplement que l'on mette tout en œuvre pour que l'on cesse de rester coincé entre des groupes qui s'accusent mutuellement de désinformation.
Si la chasse aux phoques ne mérite pas d'être la cause emblématique que l'on en fait, il faudrait le statuer par le truchement d'éthologues, de biologistes appointés cette fois par un organisme non gouvernemental reconnu. Sans le truchement d'un ONG responsable, je crains qu'on en vienne jamais à un modus vivendi et que le Québec à l'issue d'une autre fronde médiatique voit soudainement son image se ternir.


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