La Montagne ne bougera pas

Chronique d'André Savard

Claude Charron racontait une fois que, lors de son premier conseil des ministres, René Lévesque leur aurait dit : « Voyez les gens à l'arrêt d'autobus. S'il y a cinq personnes qui attendent, il y en a trois qui n'ont pas voté pour vous. » Je suis persuadé que des ministres de plusieurs nationalités dans des cabinets de gauche ou de droite ont entendu en début de mandat un propos semblable. Deux sur cinq c'est la moyenne des mouvements de masse. Des nouveaux ministres se voient tout de suite prévenus des limites du soutien populaire. Une bonne partie des prestation d'un politicien en conférence de presse vise souvent à assurer que tout se fera dans le plus grand respect de la population indécise.
La liberté c'est de savoir si le mouvement politique x ou y remportera deux sur cinq ou, miracle à peu près jamais vu nulle part, trois sur cinq dans le pourcentage des votes. C'est tellement un trait de notre époque que plusieurs le tiennent pour un prototype de sensibilité indépassable. Je ne sais pas combien de fois j'ai entendu des indépendantistes me dirent : « Je suis indépendantiste mais je ne crois pas que cela se fasse un jour. Nous avons manqué la bonne époque, le XIX ème siècle ou la décolonisation des années soixante. »
La montagne ne bougera pas, pourraient-ils dire. C'est une jolie phrase toute simple et on sait combien la simplicité est puissante. Une phrase bien arrondie, limpide, peut se faire prêter tellement de sens. La montagne ne bougera pas signifie aussi bien que l'on peut évoluer en toute confiance car les points d'appui fondamentaux resteront ou encore qu'il est vain de se rebeller contre la nature profonde des choses.
Il n'y a pas à dire c'est joli. Je n'ai pas tiré ce beau vers méditatif d'un haiku japonais. Ce beau vers qui respire la vérité toute simple vient d'un discours de Jean Charest. Il a sorti cette perle dans sa tournée de l'Estrie au sujet du Mont Orford. Le sage était en pleine conférence de presse, mitraillé de questions sur le sort de la montagne. Alors il enjoignit la plèbe à ne pas se laisser transporter par ses humeurs qui dégénèrent en visions alarmées et de toujours se rappeler : La montagne ne bougera pas.
Si on y songe bien, ça remet le combat des écologistes dans une juste perspective. Essentiellement les écologistes sont des gens qui s'en font pour des territoires qui ne bougent pas. Il est vrai par contre que si une montagne ne se déplace pas facilement, ce qui est dessus s'arrache.
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C'est vrai par ailleurs que la montagne ne semble pas bouger beaucoup dans le camp fédéral. Stephen Harper se promène bien en Afghanistan pour la visite des troupes. Il pose à côté des braves soldats en danger. Le premier citoyen du pays est en mission dangereuse.
Il a promis assistance aux Afghans qui ont soif des belles valeurs canadiennes. Le tout a de quoi remuer une fibre patriotique à la mode américaine.
La montagne ne bouge pas sous les nuages canadiens, ça non. Il y a bien Bob Rae pressenti à la chefferie du parti Libéral. Il a un passé d'idéaliste soit. Mais finalement il est en route parce qu'il bénéficie du soutien actif de plusieurs proches de Jean Chrétien dont Eddie Goldenberg, sous-fifre actif et fidèle de Jean Chrétien dans toutes les cause que l'ancien premier ministre a menées. Ils s'entendent pour dire que Bob Rae pourrait donner une image de renouveau au parti Libéral.
Le gouvernement fédéral comme tout vaste organisme est mu par un principe d'autoconsolidation et d'autoconservation. Ce principe est bien plus fort que l'alternance des gouvernements. Qu'ils soient réputés de gauche ou de droite, les politiciens ne pèsent pas plus que des acteurs face à ce principe. Disons qu'entre Stephen Harper capitaine des troupes et Bob Rae, gauchiste repenti profitant d'une partie de la garde rapprochée de Chrétien qui cabale pour lui, nous avons une vibrante image de l'alternative qui s'offre au Canada.
Bien que les limites de l'alternance au Canada soient évidentes, il y a un argument qu'on entend très, mais très, très, très souvent : La souveraineté n'est pas une solution à tous les problèmes. Dans cette optique, le souverainiste serait quelqu'un qui veut répondre à tous les problèmes avec une solution. Un souverainiste aussi inconscient n'existe pas. On voit cependant des fédéralistes qui pensent que la souveraineté est une solution qui s'oppose à toutes les autres. C'est dans cette veine que Jean Charest a pondu sa célèbre maxime : « La souveraineté ou la santé », plus célèbre encore que « la montagne ne bougera pas ».
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Ceux qui disent que la souveraineté est une solution limitée et qu'en conséquence mieux vaut s'en passer ne se recrutent pas seulement dans le parti Libéral. Si décousu que soit l'argument, la conclusion ne découlant pas logiquement de la prémisse, il profite d'une nouvelle jeunesse au sein de certaines factions altermondialistes. Des altermondialistes vous diront que l'Etat-nation n'est pas de taille pour lutter contre la suprasociété globale produite par le capitalisme moderne. Alors vaut mieux l'avorter avant qu'elle ne naisse, et produire à la place des ligues en tout genre, des groupes ponctuels d'interventions pour sauver des arbres ou organiser des manifs.
Il y a une marge entre constater l'omnipotence de la suprasociété globale et voir dans l'Etat-nation un phénomène dépassé. La suprasociété globale n'a pas d'oreilles et elle souhaite seulement la convergence de facteurs monétaires. Des altermondialistes font valoir que les partis politiques sont pris dans les limites de l'alternance alors... on peut s'en désintéresser : tout ça, ce n'est que de la houle. Mais le militant qui condamne l'Etat-nation travaillera à étoffer des rapports qui alimenteront des commissions instituées le plus souvent par des Etats nationaux. Ça vaut ce que ça vaut mais c'est tout de même mieux que d'essayer de s'adresser directement à des dynamiques systémiques orchestrées par des conglomérats qui ne doivent rien à personne.
Certains altermondialistes persistent pourtant dans cette thèse de la mort de l'Etat-nation. Le monde aurait atteint un seuil de complexité si grand qu'il n'y a plus qu'à saborder les nations comme autant de coquilles vides impropres à la lutte. Nous serions passés définitivement à l'époque des « structures métastables » pour reprendre l'expression de Deleuze. Le monde entier serait segmentarisé, les sociétés devenues le théâtre de conditionnements fonctionnels qui les dépassent. Les individus seraient en train de se dissoudre dans des appartenances multiples, chacun devant prouver aux camarades de son groupe de travail et de ses différents groupes d'affinités son habileté à penser comme il veut ou de s'habiller comme il veut sans trop aller au-delà d'un individualisme de pacotille: un peu de vol à l'étalage peut-être, des soûleries ou une visite dans un sex-shop. Le vote serait un alibi pour venir coiffer le tout.
Le citoyen changerait alternativement d'idées, privant les partis politiques de son appui, dans un élan narcissique inconscient, pour prouver la réalité de ses caprices personnels en se disant : « C'est moi le maître ici. Personne ne m'enlèvera ma liberté de pensée. »
Il regarderait un clip rock à la télé et se répéterait : « Moi aussi je sais n'en faire qu'à ma tête ». Il s'imaginerait que c'est lui qui tonitrue dans le micro, lui, la vedette qui est là où on s'y attend le moins.
Dénoncer les actions et les pensées des politiciens serait même devenu garant de l'ordre établi. Tout citoyen dans ses conversations journalières serait le mouchard du pouvoir. Dénigrer la fraude des politiciens serait une manière de mettre toutes les allégeances sous la même couverture. Le ministre qui n'est pas couvert de dénonciations, le décideur type, c'est celui qui remporte des victoires crédibles dans un champ limité. Par exemple, le seul ministre populaire du gouvernement Charest est le docteur Couillard, lequel passe dans l'imaginaire populaire pour un symbole d'efficacité organisationnelle. Ce ministre de la santé est l'homme travaillant à l'amélioration d'un certain ordre, le bon tâcheron appliqué.
Les descriptions de sociétés en alvéoles, donnant à chaque individu sa niche où il entretient des idées de grandeur, abondent. Je ne les crois pas entièrement fausses, loin de là. J'estime néanmoins qu'y voir la mort de l'engagement et de l'Etat Nation, c'est se laisser entraîner trop loin. Le fantasme du moi et de sa toute-puissance agit beaucoup à notre époque, et beaucoup d'artistes de la scène peuvent faire office de faux miroirs pour lui donner une contenance. À la télévision, ceux qui sont invités, les vedettes des variétés surtout, débitent une sagesse à la six, quatre, deux. Récemment j'en ai entendu un se prendre pour Prométhée : « Il n'y a de limites que celles que l'on se donne et moi je ne m'en donne aucune. »
Des types insignifiants et plein de morgue, réfugiés dans l'illusion de leur petite puissance de consommateur, bouffeurs rapides qui passent à autre chose, il y en a toujours eu. Avant ils avaient des idées arrêtées sur tout. Aujourd'hui ils préfèrent souvent voir le politique comme une suite de stades intermédiaires. Le portrait est noir. Les voies de la communication sont toujours étroites. Il y a quelques décennies la tâche de communiquer était ardue en raison du respect exagérée de la population envers les clercs en autorité.
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Maintenant, il y a une méfiance sans borne pour l'idée et la pente totalitaire qu'elle peut représenter. N'importe quel animateur et bien des artistes de variétés diront certes publiquement avoir la passion des idées. Il est important de noter que le mot « idée » se présente invariablement au pluriel. On a peur de l'idée qui commande.
Qu'il n'y ait pas de solution à tous les problèmes, aucun point de vue qui condense toutes les dimensions et tous les niveaux, nul ne le niera à moins d'être témoin de Jehovah et d'attendre le retour du Christ pour instituer un gouvernement mondial. Si le souverainiste disait que la souveraineté est une tâche ultime qui doit remplacer toutes les autres, il serait un peu comme le témoin de Jehovah. Mais ce n'est pas parce qu'une tâche est relative et partielle qu'elle peut être impunément évitée.
On ne peut pas dire comme d'anciens indépendantistes le prétendent parfois que l'indépendance est une occasion manquée qui ne fut réalisable qu'à une époque prescrite.
On ne peut voir le présent et le futur juste comme un suite d'ajustements après que des possibilités essentielles eussent été définitivement loupées. Rien n'a été démis, rien n'est irrémédiable. Si la suprasociété globale fait qu'une grande part des calculs touchant les capitaux échappe aux nations, on doit travailler à la reconquête de leurs moyens. C'est d'autant plus vrai pour le Québec qui n'a jamais eu droit à un Etat national. Une nation qui ne possède pas des institutions pouvant refléter sa réalité de nation finit par ne plus savoir ce qui est possible et quand c'est possible. Elle pense que les mesures adéquates seront imposées de symposium en symposium.


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