Cinq ans plus tard - Le crépuscule de la «doctrine Bush» (1)

11 septembre 2001

Charles-Philippe David
_ Titulaire, Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal
Frédérick Gagnon
_ Chercheur, Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal
Julien Tourreille
_ Chercheur, Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal
Étienne Lévesque
_ Chercheur, Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal

Premier texte d'une série de trois extraits du livre Le 11 septembre 2001, cinq ans plus tard, Le terrorisme, les États-Unis et le Canada, qui vient d'être publié aux Éd. du Septentrion
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La «doctrine Bush» a été élaborée à la suite des attentats du 11 septembre et officialisée dans le document sur la stratégie de sécurité nationale qui a été publié en septembre 2002. L'intervention en Irak survenue en mars 2003 l'a concrétisée. Cependant, le fardeau irakien oblige à une remise en cause profonde de la viabilité de cette doctrine pour faire face aux enjeux stratégiques majeurs auxquels les États-Unis sont confrontés en ce début de XXIe siècle.

La «doctrine Bush» repose sur deux postulats :
- la marge de manoeuvre et la sécurité des États-Unis ne devraient pas être limitées par des contraintes internationales;
- les États-Unis doivent utiliser leur puissance pour changer le statu quo international, considéré comme la source des attaques contre New York et Washington.
Il en découle trois conséquences pour la politique étrangère américaine :
- la préférence pour l'action unilatérale;
- le recours à l'action préventive, consistant à attaquer l'ennemi avant qu'il ne puisse agir contre les États-Unis;
- l'utilisation de la force armée comme vecteur de changement de régime politique chez les États voyous.
Une doctrine difficilement applicable
S'appuyant sur des ressources militaires et économiques considérables, la «révolution» prônée par le gouvernement Bush avait pour ambition de réaffirmer l'autonomie d'action des États-Unis sur la scène internationale. Les interventions militaires en Afghanistan et surtout en Irak ont été les premiers -- et peut-être les derniers -- cas d'application de la «doctrine Bush».
Au-delà de la situation toujours précaire en Afghanistan, la violence et l'incertitude persistantes en Irak plus de trois ans après la chute de Saddam Hussein soulignent les failles et les limites de cette doctrine. L'action unilatérale et le changement de régime ne semblent plus être à l'ordre du jour pour gérer les menaces que représentent les ambitions nucléaires de la Corée du Nord et de l'Iran, pays figurant pourtant, avec l'Irak, dans «l'Axe du mal» établi par George W. Bush lors de son discours sur l'état de l'Union, en janvier 2002. [...]
Les tensions avec l'Iran illustrent parfaitement les limites de la «doctrine Bush» dans une région d'importance stratégique (en matière d'approvisionnements pétroliers et de lutte contre le terrorisme).

- Chiite, l'Iran est un acteur régional majeur pour la stabilisation de l'Irak.
- Riverain du détroit d'Ormuz, il peut significativement perturber l'approvisionnement mondial en pétrole et en gaz naturel en lançant des attaques contre les navires qui transitent par ce couloir étroit de 33 km.
- Soutien reconnu du Hezbollah libanais et du Djihad islamique palestinien, il dispose de moyens et d'alliés pour déstabiliser le Moyen-Orient.
- Ne reconnaissant pas la légitimité d'Israël, il représente une menace sérieuse pour la sécurité de l'État hébreu.
Dans ce contexte, les ambitions nucléaires iraniennes, particulièrement si elles se traduisent par l'obtention de l'arme atomique, représentent pour le gouvernement Bush un défi sérieux pour les intérêts américains au Moyen-Orient. Or, le déploiement des forces américaines en Irak ne permet pas à la Maison-Blanche d'envisager une invasion de l'Iran.
La gestion de la crise iranienne par les États-Unis passe donc par trois voies qui sont bien éloignées des préceptes de la «doctrine Bush» :
- le soutien aux efforts diplomatiques menés par les pays européens (Grande-Bretagne, Allemagne et France). Les propositions européennes d'aide économique n'auront d'incidence réelle auprès des autorités iraniennes que si les États-Unis fournissent des garanties de sécurité claires à Téhéran;
- la restauration conditionnelle d'un dialogue entre Washington et Téhéran, telle qu'annoncée par la secrétaire d'État Rice au début de juin 2006. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont rompues depuis la crise des otages de 1979-80;
- si le régime de Téhéran persiste dans son rejet des propositions de négociations, les sanctions diplomatiques et économiques imposées par le Conseil de sécurité constituent le moyen de pression le plus envisageable pour les États-Unis, même si le recours à des bombardements aériens ou un soutien au renversement interne du régime des ayatollahs ne sont pas expressément exclus des options dont veut disposer le gouvernement Bush.
Une doctrine qui suscite la controverse
Outre ses failles, voire ses incohérences, dans la gestion d'enjeux internationaux aussi importants que celui de la prolifération nucléaire, la «doctrine Bush» a durablement terni l'image des États-Unis dans le monde. Malgré leur puissance militaire, les États-Unis ne sont donc pas aussi libres d'agir que le gouvernement Bush l'avait revendiqué.
Déjà colossales avant les attentats de New York et Washington, les sommes allouées à la défense américaine ont fortement augmenté après le 11 septembre 2001 : évaluées à 561,8 milliards de dollars américains pour 2006, elles représentent à elles seules plus de 2,5 fois le budget total du Canada et plus de 10 fois celui du Québec, et elles sont nettement supérieures au budget de la France. Dès lors, il n'est guère surprenant que les forces armées des États-Unis n'aient pas de rivales. Elles peuvent aisément contrôler les voies de communication et d'échange essentielles dans un monde globalisé (voies aériennes, maritimes et spatiales), ainsi que les ressources naturelles majeures, particulièrement le pétrole du Moyen-Orient.
Cependant, la réaffirmation de la puissance américaine par le biais d'interventions armées, telles que celles auxquelles a eu recours le gouvernement Bush, mine considérablement la capacité d'influence des États-Unis sur la scène internationale.
Un divorce entre les États-Unis et le reste du monde ?
Nuisant à l'image internationale des États-Unis, les actions entreprises par le gouvernement Bush sembleraient même avoir consacré un fossé infranchissable entre les États-Unis et le reste du monde, en particulier leurs alliés traditionnels que sont le Canada et l'Europe. Le sentiment religieux, qui est certes plus fort aux États-Unis que dans les autres pays occidentaux, est souvent considéré comme un vecteur important de ce fossé. Or, la religion ne dicte pas les préférences de la population américaine en matière de politique étrangère.
Par ailleurs, Américains, Canadiens et Européens partagent encore essentiellement les mêmes perceptions sur des questions aussi fondamentales que l'importance de la démocratie comme système politique ou sur les principaux enjeux à l'échelle internationale. Notons que 87 % des Américains, 85 % des Canadiens et 82 % des Européens ont une opinion positive de la démocratie.
La situation en Irak et la perception généralement négative des États-Unis sur la scène internationale limitent considérablement la marge de manoeuvre américaine en politique étrangère. Les États-Unis ne sont donc pas aussi libres, souverains et puissants que la «doctrine Bush» l'avait revendiqué.
Plus de deux ans avant la fin même de son mandat, le président Bush a dû en grande partie renoncer à cette doctrine et faire appel aux Alliés, en particulier pour gérer les cas iranien et nord-coréen. Pour autant, ce retour à une version plus traditionnelle de la politique étrangère pourrait ne pas résister à un événement international d'une ampleur considérable, comme un nouvel attentat majeur sur le sol américain. Le recours à la force armée et à l'intervention unilatérale serait alors de nouveau très certainement privilégié par les Américains.


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