Bouchard et Taylor obtiennent un sursis de deux mois

Commission Bouchard-Taylor : un bilan et la suite

Québec -- Les coprésidents Gérard Bouchard et Charles Taylor ont obtenu un sursis de deux mois de la part du gouvernement Charest, lequel a adopté un décret à cet effet hier. C'est donc à la fin du mois de mai et non le 31 mars comme prévu que sera rendu public le rapport de la «Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles».
Dans leur lettre au gouvernement, les coprésidents expliquent que leurs consultations publiques se sont terminées peu avant Noël, si bien qu'il ne «restait guère que deux mois pour produire» le rapport. «Cependant, la tâche est énorme. Il nous faut mettre à profit une masse impressionnante de documents et maîtriser de nombreuses questions très complexes», ont-ils écrit. Au secrétariat de la commission, on soulignait hier que celle-ci a reçu au-delà de 900 mémoires qu'il a fallu analyser. De plus, parce que le temps de consultation a été allongé, «les semaines consacrées à la rédaction étaient moins nombreuses». Le délai ne devrait engendrer aucun coût supplémentaire, «sinon minime», a-t-on expliqué au cabinet du premier ministre.
Selon l'attaché de presse de la commission, Sylvain Leclerc, le rapport devrait tout de même être terminé pour le 31 mars. Par après, il faudra compter plusieurs semaines de production (révision linguistique, traduction, etc.). Pendant ce temps, les deux coprésidents, «qui ont beaucoup travaillé ces derniers temps», prendront une dizaine de jours de congé afin «d'être frais et dispos pour le dévoilement du rapport à la fin du mois», a noté M. Leclerc.
Relativiser
La rédaction du rapport est entamée. Selon nos sources, des portions de versions préliminaires du rapport circulent actuellement auprès d'experts. Une d'entre elles porte sur «les accommodements raisonnables: des perceptions aux faits», dans laquelle on cherche à remettre en perspective et à relativiser la question des accommodements. Les signataires des textes finaux en français et en anglais seront bien entendu M. Taylor et M. Bouchard, mais ils sont assistés dans la rédaction par deux «analystes», soit le philosophe [Jocelyn Maclure->archives/auteurs/m/maclurej.html], de l'Université Laval, et l'écrivain Alain Roy.
Certaines sources font état de «tensions» entre les deux coprésidents, notamment sur la question de la nation, ce qui aurait compliqué les choses. «Je n'utiliserais pas le terme "tension" dans le sens de conflit», dit l'une d'elles, mais «il est certain que, sur la question de l'avenir du Québec, M. Bouchard et M. Taylor n'ont pas la même perception du Québec dans la réalité canadienne». Cela conduit nécessairement à des divergences de vue, «qui étaient prévisibles dès leur nomination», mais que les mois de consultations publiques «ont pratiquement fait oublier». D'une part, M. Taylor est étiqueté «communautariste» et fédéraliste, très ouvert au multiculturalisme, un sujet sur lequel il a beaucoup écrit. D'autre part, M. Bouchard «demeure un souverainiste» québécois, partisan de «l'interculturalisme», une vision qui prend acte de la diversité mais qui veut favoriser les interactions et la convergence culturelle au sein d'une même société.
Des sources proches de la commission ont fait état d'un certain isolement de Gérard Bouchard dans cette position, laquelle laisse par exemple davantage de place à «l'histoire nationale» dans la définition des valeurs communes. «Pour lui, ce qu'il y a de plus rassembleur, c'est le souvenir de la commune oppression», raconte une source bien informée. Cette position qui suggère que les immigrants et les Québécois de «souche» pourraient se «rencontrer» dans un «souvenir douloureux» en a fait sursauter plusieurs dans l'entourage de la commission. Ceux-ci, en majorité dans le comité d'experts (formé de 14 universitaires), de sensibilité majoritairement «multiculturaliste» et donc plus proches des positions de Charles Taylor, ne croyaient pas que les Québécois arriveraient vraiment à intégrer les immigrants en leur disant: «Comme vous, nous avons vécu une conquête», nous a-t-on raconté. Dans le comité d'experts, seul le sociologue de l'UQAM, Jacques Beauchemin, peut être considéré comme étant sensible à la perspective plus nationaliste de M. Bouchard, bien que M. Beauchemin l'ait critiqué dans le passé. Notamment dans [L'Histoire en trop->9191] (VLB, 2002) -- un livre dénonçant «la mauvaise conscience des souverainistes» québécois et plus particulièrement l'incapacité à nommer la «majorité francophone québécoise».
Premier tome
Rappelons que la mise sur pied de la commission a été annoncée le 8 février 2007 par le premier ministre Charest. En mai, une [polémique éclatait dans The Gazette, où le chroniqueur Don Macpherson reprochait à M. Bouchard d'avoir déjà tiré ses conclusions avant même d'avoir consulté les Québécois et avait même demandé sa démission->6747]. M. Macpherson citait une [entrevue accordée à la fin de mars 2007 par M. Bouchard au journaliste Élias Lévy de Voir->5679]. M. Bouchard y affirmait que son dernier livre, rédigé avec Alain Roy, [La culture québécoise est-elle en crise?->4049] (Boréal), était «quasiment le premier tome du rapport de la Commission d'étude sur les accommodements raisonnables». M. Bouchard soutenait aussi que «ce qui vient d'arriver à propos des accommodements raisonnables en dit long» sur le fait «qu'il y a une articulation qui ne s'est pas bien faite entre la diversité et l'ancienne tradition ou culture de la société d'accueil». Lorsque M. Lévy lui avait demandé comment on pourrait «accoupler ces deux cultures», la réponse de M. Bouchard avait été sans équivoque: «C'est une des raisons pour lesquelles je pense que le Québec devrait absolument faire son indépendance. Le Québec a besoin d'accomplir un acte fondateur.» Celui-ci procurerait à terme «cette sécurité psychologique et symbolique à laquelle nous aspirons d'une façon quasiment maladive».


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