Au Nunavik, pas de profs, pas d’école

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Un taux de décrochage de 85% pour les Inuits


Au Nunavik, quand un enseignant est absent, les cours sont annulés et les enfants restent à la maison. Et la rentrée qui approche s’annonce pire, avec 84 postes qui ne sont toujours pas pourvus à la commission scolaire Kativik Ilisarniliriniq.


« C’est pire cette année parce que c’est très difficile d’embaucher du monde quand les autres commissions scolaires en manquent aussi », reconnaît Harriet Keleutak, directrice générale de la commission scolaire.


Elle espère qu’à la mi-septembre, elle aura trouvé tout le personnel manquant. Elle assure que les élèves ne manqueront pas leurs cours, car les directions d’écoles ont pris les mesures nécessaires pour recruter des personnes de la communauté et des enseignants à la retraite pour remplacer temporairement les enseignants titulaires à embaucher.


L’an dernier pourtant, lorsque Mathieu (nom fictif), qui enseigne depuis quelques années à Inukjuak, s’est absenté du travail pendant plus d’un mois, il n’a pas été remplacé un seul jour. Ses élèves sont restés à la maison durant toute cette période. Ce n’est pas un cas isolé, selon les informations obtenues par Le Devoir : il y a deux ans, deux classes de 1re secondaire ont commencé l’année scolaire avec un mois de retard, alors que la commission scolaire peinait à trouver un enseignant.


« Il y a deux ans, il manquait entre 10 et 12 enseignants à mon école. C’est énorme. Tous les jours que les élèves perdent sont des jours qu’ils ne rattraperont jamais », souligne de son côté Rémi Guitard, qui a accumulé une quinzaine d’années d’expérience en tant qu’enseignant et directeur au Nunavik.


La commission scolaire n’a pas été en mesure d’offrir les statistiques reliées à l’absence des élèves, faute d’un système informatique adéquat. Elle assure qu’un système opérationnel sera mis en place cette année. « Ce n’est pas acceptable comme situation, avoue Mme Keleutak. On essaie de trouver d’autres moyens pour que [les élèves] puissent rester à l’école tous les jours. C’est sûr que, des fois, c’est très dur de trouver des remplaçants ».


Par ailleurs, la commission scolaire Kativik Ilisarniliriniq n’est pas soumise au même régime pédagogique que les commissions scolaires francophones et anglophones au Québec, puisqu’elle est assujettie à la Loi sur l’instruction publique pour les autochtones cris, inuit et naskapis. Le minimum de 180 jours de services éducatifs n’est pas aussi tranché que dans les autres commissions scolaires de la province.


Conditions de travail difficiles


L’isolement est un facteur qui explique la difficulté de recrutement, le Nunavik étant une région seulement accessible par avion. Les personnes qui sont habituées à vivre dans les villes ont de la difficulté à s’adapter à l’isolement, remarque la directrice générale.


Les conditions de travail difficiles pourraient également expliquer les difficultés de recrutement et de rétention du personnel. « Les enseignants disent souvent qu’ils n’arrivent pas à se dépasser, car il y a un problème de langue, de compréhension [chez les élèves] et de ressources psychosociales », explique M. Guitard.


Si le recrutement de personnel est déjà difficile, le bond démographique dans les écoles pose un problème supplémentaire. En effet, le nombre moyen d’enfants au Nunavik atteint 3,2 enfants par femme contre 1,6 au Québec pour la période 2004-2008. « Cette année, on se retrouve avec une cinquantaine d’élèves en plus, ça va donc prendre deux ou trois ressources supplémentaires [à mon école] », dit M. Guitard.


Même lorsque les enseignants sont engagés, les écoles peinent à les garder en poste. Pour la période allant de 2013-2014 à 2017-2018, la commission scolaire a estimé le taux de rétention des enseignants titulaires d’un poste permanent à temps plein à 53 %. Parmi les enseignants recrutés à l’extérieur du Nunavik — qui représentent 63 % du personnel enseignant —, la majorité d’entre eux ne s’établissent pas dans la région.


Même si les enseignants reçoivent des primes d’éloignement et de rétention, Mathieu juge qu’elles ne sont pas suffisantes. Il les évalue à environ 12 000 $ par année. « Sur un salaire de 50 000 $, une fois les impôts passés, il ne reste plus grand-chose. Même s’il y a des primes, on ne les sent pas vraiment passer, et on les mérite, car on est vraiment très loin. »


Une éducation « couci-couça »


Mathieu s’inquiète de la situation, qu’il considère comme périlleuse pour la réussite des élèves, qui ont déjà un haut taux de décrochage. Au Nunavik, il est de 85,7 %, comparativement à 13,1 % pour l’ensemble du Québec.


« C’est malheureux à bien des égards. D’abord, pour le temps d’enseignement perdu, qui vient très certainement jouer un rôle dans la faible diplomation des élèves du Nunavik, mais aussi pour des enjeux de responsabilité civile. Les parents nous confient leurs enfants, de la maternelle à la 5e secondaire, pendant qu’ils sont au travail, et on les renvoie dans la rue, simplement », déplore-t-il.


M. Guitard note que le recrutement de personnel non qualifié accentue le problème. « Quand on forme des élèves avec des enseignants qui n’ont pas de prérequis pédagogiques, on se retrouve avec des élèves qui, finalement, ont une éducation couci-couça. »


Il en vient à mettre en doute la réelle valeur des diplômes remis aux élèves de la région : « On remet des diplômes, oui, mais à des gens qui ont encore de la difficulté à lire et à écrire. Si on parle de qualité [de diplôme] entre le Sud et le Nord, il n’y a aucune comparaison. Nos élèves sont en retard. »


Une fois le diplôme d’études secondaires obtenu, les difficultés des élèves les suivent jusqu’à leur parcours collégial. La plupart d’entre eux doivent faire des années préparatoires et des mises à niveau lorsqu’ils arrivent au cégep. « Ça devient extrêmement périlleux pour eux d’obtenir un diplôme d’études collégiales, car les années préparatoires sont trop longues et les élèves se découragent », indique M. Guitard.


Mesures en place


Plusieurs mesures pourraient être mises en place pour attirer davantage de personnel, dont l’augmentation du salaire, l’amélioration des conditions de vie et l’apport d’un soutien psychologique aux enseignants, selon M. Guitard. En effet, la crise de suicides qui sévit au Nunavik constitue une réalité difficile pour plusieurs enseignants. « En juin, j’ai perdu deux étudiants sur un groupe de dix. J’ai donc perdu 20 % de mes élèves en un mois », souligne Mathieu.


L’année dernière, la commission scolaire Kativik Ilisarniliriniq a reçu l’approbation du ministère de l’Éducation pour la création de postes de professeurs suppléants à temps plein dans chaque école. « La pénurie actuelle d’enseignants ne nous permettra probablement pas de profiter pleinement de ces nouvelles ressources, mais il s’agit d’un développement positif, dont nous espérons pouvoir faire bénéficier toutes nos écoles », a indiqué la commission scolaire dans un document envoyé au Devoir.


Pour sa part, la directrice générale de la commission scolaire espère que davantage d’Inuits poursuivront des études universitaires pour devenir enseignants en langue seconde, alors que seulement 38 % de l’ensemble de ses enseignants sont Inuits. « Ce serait une des choses qu’on voudrait voir, parce que ça voudrait dire qu’ils resteraient dans la communauté plus longtemps. »


De son côté, le ministère de l’Éducation dit être au courant des enjeux et « travailler avec [la commission scolaire] pour remédier à la situation ».



La commission scolaire Kativik Ilisarniliriniq en chiffres



  • 17 écoles primaires et secondaires

  • 3460 élèves au primaire et secondaire

  • 420 élèves inscrits à des cours offerts par le service de l’éducation des adultes et de la formation professionnelle


 


Données de l’année scolaire 2018-2019 :



  • 950 employés permanents, dont 432 enseignants.

  • 38 % des enseignants sont Inuits, et près de 40 % d’entre eux ont une certification d’enseignement.


 


Taux de sorties sans diplôme ni qualification (décrochage annuel), parmi les sortants, en formation générale des jeunes, selon le sexe, commission scolaire Kativik, 2016‐2017:



  • Garçons : 89,8 %

  • Filles : 81,4 %

  • Total : 85,7 %


 


Source : ministère de l’Éducation