Afghanistan: Soutenir les troupes sans appuyer la mission

Afghanistan - une guerre masquée


Conscients de l'opposition d'une majorité de Québécois à la mission en Afghanistan, les militaires martèlent qu'ils ont besoin d'encouragement et que la population doit faire la différence entre leur travail et son contexte politique. Les Québécois font-ils preuve d'ingratitude?
Québec - «Je ne fais pas la promotion de la guerre, moi, je fais la promotion du soutien aux troupes en Afghanistan. Les gens ont beau être contre la mission, ça n'empêche pas les militaires d'être pris pour y aller», nous disait mardi Yves Ross, un citoyen de Victoriaville qui a demandé à sa municipalité d'élever un drapeau en l'honneur des soldats. «La pertinence de la mission? À ce stade-ci, j'aime mieux ne pas me prononcer. Moi, ce que je veux, c'est soutenir les gens.»
Avec le départ au front du contingent québécois, ces manifestations d'appui se font de plus en plus courantes. À Québec, le Festival des musiques militaires dévoilait cette semaine un hymne composé en l'honneur des bons soldats. «Chaque instrument a sa signification. Les trompettes représentent avant tout la levée du jour sur le camp et l'ensemble instrumental évoque l'action du militaire qui rejoint son unité pour recevoir les ordres du jour», pouvait-on lire dans un communiqué particulièrement exalté. «Les cornemuses expriment, quant à elles, le sentiment d'unité au sein des Forces interarmées pour accomplir la mission. La chanson se termine par des envolées musicales de bois et le rythme éclatant des cuivres.»
Composée par Denis Fortier, un sergent musicien du Royal 22e, l'oeuvre, intitulée Vent d'espoir, a été sélectionnée dans le cadre d'un concours lancé par le commandant en chef des Forces stationnées au Québec, Christian Barabé. «C'est la première fois qu'on organise ce genre de concours», d'expliquer le p.-d.g. du festival, Yvan Lachance. «Les soldats l'ont entendue [l'oeuvre] pour la première fois avant de quitter le pays et ils sont tous partis avec une copie en poche. C'est sûr que certains d'entre eux l'ont emmenée en Afghanistan.» Pas question toutefois pour M. Lachance de s'exprimer sur la mission. «Moi, ce qui m'intéresse, c'est le soutien de nos soldats. Le débat politique, c'est autre chose.»
Aujourd'hui, à l'International de montgolfières de Saint-Jean-sur-Richelieu, des représentants des Forces canadiennes tiendront un stand pour inviter la population à écrire «de petits messages à nos soldats et civils servant à l'étranger». Les messages seront réunis dans un cahier souvenir qui sera envoyé en Afghanistan, «où nos soldats et les membres civils de la Défense nationale pourront trouver quelque réconfort dans la lecture des encouragements de la population pour laquelle ils travaillent loin de chez eux et de chez elles», annonçait-on hier.
Une question taboue
À Valcartier, des militaires répondent avec diligence aux requêtes des journalistes mais les instructions sont claires: pas de commentaires sur les motifs de l'intervention en territoire afghan. L'attention médiatique tourne dès lors autour des familles des militaires, des départs et des retrouvailles.
Même si, d'après les plus récents sondages, l'opposition à la mission s'élève à 70 % dans la population québécoise, les opposants se font peu entendre. Et avec l'entrée dans le conflit d'un fort contingent de militaires québécois, la question est quasiment devenue taboue.
On l'a vu dans la réaction provoquée en juin par la participation de manifestants antiguerre à la parade précédant le départ des soldats de Valcartier à Québec. «Ils n'avaient pas d'affaire là, déclare avec colère M. Ross, dont le cousin est parti à la guerre. Ils avaient juste à prendre l'autobus jusqu'à Ottawa!»
Le professeur et militant Francis Dupuis-Déri avait alors bien exprimé l'ampleur du malaise dans une lettre publique à sa soeur militaire qui se préparait à partir au front. «Que des soldats soient courageux et que certains soient de bons époux et de bons pères de famille n'a pourtant aucune signification politique particulière en ce qui a trait à la guerre qu'ils mènent, écrivait-il. Après tout, les résistants afghans sont eux aussi courageux, et il doit bien y en avoir deux ou trois qui sont sympathiques et même attentionnés à l'égard de leurs proches, non?»
Et sa soeur de rétorquer qu'elle avait «besoin» de son soutien malgré tout. «Nous ne pouvons pas passer à travers cette épreuve professionnelle sans le soutien de nos familles et de nos amis. Quoi que tu penses des intérêts sous-jacents à cette mission et de l'ampleur de l'injustice de la situation, j'ai besoin de ton soutien moral, écrivait-elle. C'est cet appui qui permet au soldat de marcher un kilomètre de plus quand il est épuisé, de garder son sang-froid devant un frère d'armes qui s'écroule ou de faire preuve d'humanité dans des circonstances dangereuses.»
Le moins qu'on puisse dire, c'est que la question est délicate. D'un côté on demande aux gens de distinguer la mission en tant que telle du travail des militaires et de l'autre, on reproche à ceux qui critiquent l'intervention militaire de s'en prendre aux soldats. Au printemps, à l'Assemblée nationale, le ministre Philippe Couillard - dont le fils est élève-officier dans les Forces armées - avait littéralement perdu ses moyens quand des députés de l'opposition avaient refusé de se lever pour rendre hommage à des représentants du Royal 22e Régiment qui s'étaient présentés au parlement.
Il y a deux semaines en Afghanistan, un caporal du Royal 22e interviewé par la Presse canadienne s'en est pris aux Québécois qui ne soutenaient pas la mission. «Tu viens ici parce que tu y crois, tu veux apporter la sécurité et aider des gens à s'en sortir, et là, chez vous, les gens ne sont pas réceptifs. Ils disent que tu t'en vas tuer du monde.»
Les critiques, une menace à la sécurité?
Directeur adjoint du Réseau de recherche sur les opérations de paix, Marc-André Boivin convient que la question est très délicate. «Ce n'est pas parce qu'on critique cette intervention-là qu'on est nécessairement opposé à l'armée canadienne, croit-il. Comme l'ont fait remarquer certains membres de l'opposition, après tout, le Canada n'est pas une dictature militaire, ça fait partie du jeu de discuter les décisions du gouvernement.»
Le hic, ajoute cet expert, c'est que les critiques peuvent avoir des répercussions néfastes sur ce qui se passe en Afghanistan. «Oui, il y a une part de manipulation dans ce discours, mais c'est vrai que cela peut avoir un impact sur le terrain. Je peux vous dire que les talibans et les autres insurgés suivent de très près ce qui se passe dans les médias. Ils vont avoir tendance à cibler davantage les contingents dont le soutien à la mission est plus tiède.»
Auteur d'un ouvrage sur la participation volontaire des Canadiens français à la Seconde Guerre mondiale (Laissés dans l'ombre. Les Québécois engagés volontaires de 39-45), le chercheur Sébastien Vincent souligne que les Québécois entretiennent un rapport bien particulier avec l'armée et croit qu'«il faut sortir de la lecture opposant le «bon-patriote-anti-militariste» au «soldat à la solde des Anglais ou des Américains». Il déplore en outre qu'on ait souvent fait preuve d'ingratitude à l'endroit des militaires dans l'histoire du Québec. «Les vétérans ici ont vécu un peu en marge de la mémoire collective et ont beaucoup souffert de cela», remarque-t-il en insistant sur le fait que, contrairement à la croyance populaire, les militaires québécois ne se sont pas tous fait imposer la participation à la Seconde Guerre mondiale. «Dans l'imaginaire québécois, le vrai héros, ça demeure le déserteur qui s'est sauvé dans les bois. Or ils étaient quand même entre 84 000 et 130 000 engagés volontaires!»
Une chose est certaine, avec l'Afghanistan, les Québécois renouent avec des sentiments et des interrogations enfouis très loin dans leur mémoire collective, au moins aussi loin que la guerre de Corée, croit M. Boivin. «Ça fait très longtemps qu'une intervention canadienne à l'étranger a provoqué autant d'effervescence au Québec. On a rarement vu des enjeux internationaux prendre autant de place dans les médias et là, on ne peut faire autrement que de s'y intéresser.»


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