Afghanistan: la première guerre féministe

Afghanistan - le vote aux Communes


Le Canada est présentement engagé dans une vraie guerre en Afghanistan, avec des morts des deux côtés. En tant que citoyens, il nous incombe de réfléchir sur les justifications de cette guerre d’occupation.
Une telle question ne peut jamais recevoir de réponse simple mais il me semble que, dans l’écheveau complexe des motivations collectives et des justifications politiques -- y compris les désirs de vengeance invoqués par le ministre canadien Gordon O’Connor -–, la propagation par la force de valeurs féministes occidentales occupe une place centrale, et l’affirmation de leur indiscutable supériorité sert d’ultime verrou pour museler toute forme d’opposition.
À l’origine, cette invasion militaire visait à neutraliser un régime jugé coupable de supporter l’organisation Al-Qaida. Maintenant, on invoque plutôt « la reconstruction » ou « le maintien de la paix », mais ce genre de procédé n’est pas nouveau. Les Romains ont prétendu imposer leur Pax romana; les colonisateurs européens ont affirmé qu’ils « pacifiaient » les territoires dont ils étaient en train de massacrer les habitants. Quant à la « reconstruction » de l’Afghanistan (ou de l’Irak), il s’agit essentiellement d’une réingénierie du système politico-économique et social conforme aux voeux du conquérant. Or personne ne niera que la conception occidentale qui cherche ici à s’imposer par les armes repose sur l’affirmation des « droits de la personne » et tout particulièrement, dans ce contexte, des droits de la femme.
En général, la référence à ces droits est plutôt implicite. Les partisans de l’occupation de l’Afghanistan invoqueront surtout la nécessité de « défendre nos valeurs ». Mais les références aux valeurs féministes sont souvent aussi très explicites. Du temps où elle était ministre de la Défense, Josée Verner y a régulièrement fait référence pour tenter de faire taire les voix adverses. L’actuelle ministre de la Culture et des Communications, Christine Saint-Pierre, lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle, a aussi justifié sa prise de position (à titre de journaliste) dans la question afghane en invoquant son implication féministe. On peut aussi rappeler que le président Bush a salué le succès initial de l’invasion afghane en la présentant comme « une grande victoire pour les femmes ».
Par rapport à la problématique soulevé ici, au moins trois questions cruciales surgissent d’emblée : 1. Notre conception occidentale de la société est-elle réellement l’ultime fleuron de la civilisation humaine ou du progrès social ? 2. En assumant qu’elle le soit, est-il justifié de l’imposer par les armes, au prix de nombreuses vies humaines et au prix de la destruction de sociétés ? et 3. En assumant que cet usage de la force soit justifié, une telle méthode a-t-elle des chances de porter fruit ?
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La première question est la plus délicate. Dans notre société actuelle, il me semble assez périlleux d’émettre ne fût-ce qu’un semblant de doute sur la supériorité culturelle de notre système de valeurs humanistes-féministes. Le consensus est si total qu’il a l’impact de n’importe quelle idéologie totalitaire, ce qui écarte d’emblée la possibilité même d’un débat. Pour ma part, je souhaite que ce débat puisse émerger mais, pour le moment, je me contenterai de rappeler que la prétention à la supériorité culturelle a toujours imprégné la foi des conquérants.
C’est justement cette prétention que, dans son Traité sur les justes causes de la guerre contre les Indiens, publié en 1547, le théologien espagnol Juan Ginés de Sepulveda invoque comme argument central pour justifier le massacre de millions de personnes dans l’empire espagnol des Amériques. Plus près de nous, en 1865, l’armée britannique a aussi envoyé un vaisseau militaire pour bombarder un village indigène sur l’île de Tanna, dans le Pacifique, dans le but forcer les habitants à accepter le retour des missionnaires anglicans qu’ils avaient expulsés1. À mon point de vue, le seul fait qu’un système culturel, quel qu’il soit, soit imprégné à ce point du sentiment de son absolue supériorité suffit à justifier l’urgence d’un débat de société.
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La deuxième question est une affaire de choix ou d’opinions. Examiner les fondements philosophiques ou éthiques de nos options servirait surtout à fournir une apparence de rationalité à des choix qui émanent en réalité de nos tripes. L’exercice devient d’ailleurs inutile si notre réponse à la troisième question est négative. En effet, si une méthode est inefficace, on peut l’abandonner sans avoir à en discuter la légitimité.
Selon la version officielle, « les Talibans » ont été chassés du pouvoir en 2001 mais « ils » reviennent en grand nombre à l’assaut, organisant une forte résistance armée et faisant même sauter – pour le simple plaisir de démontrer leur irrationalité ? – des écoles gracieusement offertes par les conquérants. Nous semblons incapables de comprendre que ceux que nous désignons comme « les Talibans » ne peuvent pas être éliminés physiquement, parce que leur action découle d’une sorte de conversion à l’engagement politique et militaire, et non pas d’une programmation génétique ou culturelle inaltérable. À l’instar de n’importe quels autres « rebelles » ou « terroristes » – qu’on désigne plutôt comme des « résistants » quand il s’agit de nos amis –, ils continueront à se multiplier à mesure que leurs proches sont assassinés par l’ennemi, aussi longtemps que durera le sentiment d’une invasion étrangère illégitime et la possibilité d’une quelconque action de résistance. Il est donc logique que les résultats obtenus par la méthode militaire aient été l’inverse de ceux qui étaient visés. Il est aussi probable qu’il continuera d’en être ainsi, à moins d’éliminer aussi les Talibans potentiels (tous les Afghans et leurs amis des pays voisins) ou de changer de méthode.
Les questions soulevées ici restent matière à débat. Ce n’est pas la valeur en soi du féminisme ou de l’idéologie des droits de la personne qui est en jeu mais leur instrumentalisation pour tenter de justifier une guerre offensive à laquelle l’armée canadienne participe actuellement. J’ajouterais qu’à mon point de vue, aucun système de valeurs, aucune idéologie, y compris celle des droits de l’homme et de la femme, ne peut légitimer une guerre meurtrière. Qui soutiendrait qu’il existe une seule femme afghane souhaitant être « libérée » au prix de la vie d’un père, d’un frère, d’un mari ou d’un fils ?
1- Voir Bonnemaison, Joël, La dernière île, Paris, Arlea/Orstom, 1986, p. 99.
Denis Blondin
Anthropologue


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