Le mémoire courte

Je constate que nos membranes identitaires ont la vie dure, et le Québec est loin d’en être le plus grand champion.

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Tribune libre

Il n’y a pas si longtemps, les francophones du Québec se faisaient dire « Speak White! », comme l’a si bien exprimé le poème de Michèle Lalonde. Maintenant, nous avons pris notre place et c’est à notre tour de dire « Speak White! » aux immigrants qui ont rêvé de se refaire une vie dans ce territoire immense que nous considérons être le nôtre, avec tous les droits afférents.


Équipés de ces droits indiscutables et du poids de notre majorité, ce que nous disons maintenant aux immigrants et à leurs descendants, c’est : « Parlez Français, et si vous ne le parlez pas encore, faites au moins semblant en vous habillant comme des êtres civilisés et rationnels! Surtout pas de religion s’il vous plaît, et si cela ne vous plaît pas, nous vous l’ordonnons sous peine des sanctions prévues par nos lois totalement démocratiques. »


Cela ne rappelle-t-il pas l’existence de semblables ordres inscrits dans des lois votées ici et là au Canada pour appliquer une politique du Speak White? Par exemple, la coupure du financement public des écoles françaises au Manitoba en 1890, sous le prétexte qu’elles étaient catholiques et que les seules écoles publiques financées devaient être non confessionnelles. Une loi sur la « laïcité » des écoles, votée par un Parlement élu démocratiquement et approuvée par un fort pourcentage de la population, comme au Québec, 129 ans plus tard.


Certains refuseront cette comparaison en invoquant que ça n’a rien à voir, que ce n’est pas du même ordre de grandeur. C’est exact, mais une comparaison ne nie pas les différences, elle cible au moins un point commun. Dans ce cas, il y en a deux : il s’agit d’un rapport de domination entre majorité et minorités, et c’est la religion qui est officiellement invoquée pour justifier la loi d’exclusion.


La loi 21 n’est que le symptôme d’un mal sous-jacent bien plus grave. Ce mal, c’est la conscience confinée dans un Nous local et privilégié. Depuis toujours, nous les humains avons été habitués à nous créer la bulle confortable d’un Nous dont la première fonction est de mettre en place une membrane invisible pour nous protéger de toute menace de contamination externe. « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit. »


Les sociétés humaines ont toujours vécu comme ça, mais au cours des derniers siècles, un Nous en particulier, celui de l’Europe mère de l’Occident, a cherché à élargir sa bulle devenue un peu trop peuplée en mettant en place un ordre social mondialisé dont la classe privilégiée inclut les Québécois francophones du Québec.


Ce processus de mondialisation a reposé sur des conquêtes militaires ou économiques, mais aussi sur des formes généralement très peu subtiles de « prosélytisme », un mot revenu à la mode depuis qu’il signifie une maladie imaginaire menaçant de Nous contaminer, une maladie qu’il faudrait soigner avec un remède appelé « laïcité ». Or n’importe quel voyageur occidental en Afrique ou en Amérique latine est à même de constater l’omniprésence des Prosélytes chrétiens, autrefois appelés « missionnaires », jusque dans les processus électoraux, pendant qu’ici, la simple éventualité d’une enseignante musulmane affichant ses convictions suffit à justifier une loi d’exclusion. Speak White, ainsi que le crient de plus en plus fort un bon nombre de gouvernements ou de partis politiques dans le monde.


J’ai longtemps voulu croire que, malgré tous les désastres que la mondialisation engendre pour les Autres humains qui ne l’ont pas choisie et pour la terre qui nous porte, elle aurait au moins la vertu de rendre plus perméables les membranes protectrices des Nous nationaux. Je constate que nos membranes identitaires ont la vie dure, et le Québec est loin d’en être le plus grand champion. Si ce mouvement de repli continue à s’institutionnaliser, on peut se demander quelles portes resteront ouvertes pour organiser un futur vivable pour les humains sur cette planète.


Quant à l’avenir du Québec en tant que société et éventuellement en tant qu’État souverain, je pense que beaucoup de voies sont encore ouvertes, mais que celle de l’exclusion et du repli est une voie sans issue.



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