À l'épreuve du bac

Le guide québécois ressemble à un traité de physique nucléaire avec son vocabulaire propre et ses codes abscons.

La langue française

Chaque année, c'est le même scénario. À quelques jours du début des épreuves nationales du baccalauréat, la fébrilité gagne la France entière. Les étudiants des lycées sont sur les dents et leurs parents aussi. Dans la presse et à la télévision, il n'y en a que pour eux. Même les grands de ce monde, réunis en ce moment à Heiligendamm, doivent s'y faire. De poignants reportages nous expliquent les angoisses des 621 532 candidats qui révisent frénétiquement leurs leçons de français et de philosophie. Des articles explorent les mille et une recettes pour se préparer aux épreuves que réussissent grosso modo chaque année 64 % des jeunes Français.

L'événement est un véritable cérémonial national. Une sorte de rite de passage qui a depuis longtemps remplacé la confirmation et la première communion. Il m'a fallu du temps pour comprendre que les sociétés ne pouvaient pas survivre sans de telles liturgies qui permettent à tous de se sentir partie prenante d'un même destin. Depuis la disparition du service militaire, le baccalauréat est probablement le dernier grand rite collectif français. Il représente un de ces rares moments dans la vie d'un jeune où il a le sentiment de franchir une étape. Puisqu'il faut des rites, il n'y a rien de déshonorant à ce que ceux-ci sacralisent le savoir et la culture. Loin de là!
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Dès lundi débuteront donc les épreuves de philosophie. Puis suivront les corrections. En la matière, les Français sont plutôt de la vieille école. Certes, l'administration scolaire leur fournit une grille, mais le tout tient en une seule page. Il s'agit de fixer les principaux critères et de définir s'il faut, par exemple, consacrer 10 % des points à l'orthographe dans une dissertation. Pour le reste, les professeurs corrigent leurs copies comme le faisaient autrefois les nôtres, en se demandant d'abord si le texte est bien ou mal écrit, s'il est brillant, passable ou médiocre.
La hasard a voulu qu'un lecteur attentionné me fasse parvenir le guide de correction de l'épreuve uniforme de français du cégep. Celui-là même que défend ces jours-ci avec tant de vigueur notre ministre de l'Éducation. Les professeurs français à qui je l'ai montré ont manqué s'étouffer tant le choc était grand devant ce monstrueux pavé de 130 pages. Nul doute que le malheureux fonctionnaire français qui oserait imposer des règles aussi biscornues déclencherait aussitôt une grève générale.
Le guide québécois ressemble à un traité de physique nucléaire avec son vocabulaire propre et ses codes abscons. Les examinateurs poussent le ridicule jusqu'à compter les mots de chaque dissertation à l'unité près. Tatillons jusqu'à la virgule, répétant souvent des banalités connues de tous, les correcteurs acceptent pourtant sans sourciller des formules aussi bancales que «le monde sont drôles» -- coupant ainsi l'herbe sous le pied à l'ironie douce de notre Clémence nationale.
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Cette différence dans la façon de corriger s'explique d'abord par notre insécurité linguistique. Mais elle tient aussi à la conception que nous avons développée de l'art d'enseigner.
Le guide québécois ressemble à ces certificats de garanties rédigés en petits caractères au bas des actes de vente. On le dirait écrit par un cabinet d'avocats soucieux d'éviter les poursuites -- ou peut-être la contestation des notes. Y transpire une conception de la langue pointilleuse et frileuse. Celle d'un français qui se barricade derrière chaque règle et exception mais qui oublie l'essentiel tant il a le nez collé sur les détails.
Alors que notre télévision est envahie par les anglicismes les plus pervers et une imprécision généralisée (liée à la mode du style oral), le Québec cultive en effet une frénésie de l'orthographe qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. Le premier ministre peut se vanter d'être «confortable» avec n'importe quelle idée, il peut «quitter» à tout vent en oubliant, en passant, son complément d'objet direct (quitter est un verbe transitif qui impose que l'on quitte quelqu'un ou quelque chose). Qu'importe! Les journalistes peuvent se gargariser de «véhicules» (un véhicule désigne aussi bien une trottinette qu'un Airbus A380!), personne ne leur en tiendra rigueur. Mais qu'ils aient le malheur de ne pas accorder un participe passé, mal leur en cuira! Le Québec au grand complet leur tombera sur la poire.
Cette hystérie de l'orthographe érigée en culte par les correcteurs du ministère n'est au fond qu'un faux-fuyant qui cache notre manque d'assurance, quand ce n'est pas notre frayeur des mots.
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À la racine de cette divergence entre la France et le Québec, on trouve aussi des conceptions différentes de l'éducation. Après les États-Unis, le Québec s'est laissé envahir par cette idée selon laquelle l'enseignement était une science répondant à des lois objectives définies une fois pour toutes. Aux bonnes vieilles écoles normales ont succédé de pompeuses facultés des «sciences» de l'éducation.
Cette vision rompait radicalement avec celle qui avait prévalu jusque-là. Pour nos anciens maîtres, en effet, l'éducation n'était pas une science, mais un art qu'ils se transmettaient avec passion. Un art fondé d'abord sur l'amour du français, de l'histoire ou des mathématiques. Pas sur des techniques pédagogiques efficaces.
Cette conception scientiste a produit des examens dits «objectifs». Rédigés par d'éminents spécialistes, ils éliminent autant que possible le jugement humain -- l'homme étant depuis toujours, comme chacun le sait, un puits de subjectivité sans fond. En transformant ainsi les professeurs en robots, nous contribuons à déshumaniser une école qui l'était pourtant déjà beaucoup. Car il n'y aura jamais d'autre façon d'évaluer la qualité d'un texte que de s'en remettre au jugement d'un professeur.
Même si la méthode répugne à l'égalitarisme ambiant, passer un examen, c'est encore se soumettre à l'évaluation de quelqu'un. C'est accepter le jugement d'un homme et non celui d'une machine. Personne ne l'aura noté, mais en introduction de son rapport tant décrié, le fonctionnaire Richard Berger citait Tzvetan Todorov. Dans un récent plaidoyer contre la réduction de la littérature à quelques théories linguistiques desséchées, le philosophe affirmait que «nous sommes tous faits de ce que nous donnent les autres êtres humains».
Que voilà un beau sujet du bac!
crioux@ledevoir.com


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