Union malade

2006 textes seuls



L'Union européenne est davantage en crise qu'en panne. Entre les rejets de la Constitution, l'an dernier, et l'émergence à la fois soudaine et prononcée du patriotisme économique, beaucoup vont jusqu'à diagnostiquer que cette organisation fait face à sa pire crise depuis sa création.a naissance de la communauté européenne, communauté organisée s'entend, est attribuable à une idée: ne plus s'entre-tuer.
C'est ce principe qui a motivé et nourri l'adhésion de plusieurs générations à l'Europe. Ce n'est plus tout à fait le cas. En effet, ceux et celles qui sont nés après 1970 ont une appréciation très différente du projet européen comparativement à celle de leurs aînés. Ce n'est plus la guerre qui les inquiète, mais bel et bien le chômage, l'emploi, la mondialisation.
Lorsqu'on examine la batterie de chiffres afférents aux victoires du non danois et français à la constitution ainsi que ceux liés à l'euroscepticisme des Britanniques, on constate qu'ils furent dictés davantage par les faits économiques que par la force du sentiment national. L'insécurité ou l'angoisse que ces derniers ne cessent pas d'aiguiser a eu pour conséquence notable qu'aujourd'hui la cote d'amour à l'égard de l'Europe est à son plus bas niveau. Au cours des six derniers mois, celle-ci a perdu 4 % pour se fixer à 50 %. Une catastrophe pour les europhiles.
Ce revirement est à mettre sur le compte d'une série de facteurs dont les principaux sont les suivants: élargissement à la fois ample et rapide, une Union qui n'est pas bien outillée pour gouverner à 25, des conditions économiques difficiles et surtout le fait que le couple franco-allemand qualifié de moteur de l'Europe affiche des signes d'essoufflement. Selon Simon Serfaty, professeur au Center for Strategic and International Studies (CSIS), au coeur de ce revirement on retrouve ceci: faute d'avoir développé une identité européenne, les membres du club n'ont pas encore achevé la transition de l'État-nation à l'État-membre.
C'est dans ce contexte que s'explique l'émergence toute récente du «patriotisme économique» invoqué notamment par le premier ministre Villepin. Ce désir pour une ligne Maginot de l'économie s'est exercé, c'est à retenir, sur le front de l'énergie lorsque l'italien Enel a laissé entendre qu'il envisageait une OPA sur Suez. Pourquoi cette insistance? La grande majorité des Européens a été passablement échaudée lorsque la Russie a suspendu la distribution de gaz vers l'Ukraine. D'autant que l'énergie est considérée par chacun des États-nations comme relevant des intérêts supérieurs de la Nation, comme on disait dans l'ancien temps.
Cela étant, à ce désamour observé à l'égard de l'Union, la géographie n'est pas absente. On se rappellera que, lors du dernier élargissement, en mai 2004, huit anciens pays du bloc soviétique se sont joints aux autres. Pour les membres du nord et du centre, l'Allemagne au premier chef, l'intérêt bien compris est facile à deviner: plus les benjamins du club se développeront plus ce sera bénéfique pour nous. Chose certaine, deux ans après l'addition de dix nations, le fossé se creuse entre pays méditerranéens et pays centraux et du nord.
En effet, entre Rome et Lisbonne en passant par Marseille et Madrid, on a le sentiment, plus ferme que jamais, d'être les dindons de la farce. On croit, à tort, que les Hongrois, les Polonais, les Tchèques, les Slovaques et autres jouissent davantage des largesses de Bruxelles. Ce sentiment expliquerait, en partie évidemment, la force du populisme dont l'Italie est aujourd'hui le symbole.
Bizarrement, alors que le repli sur le patriotisme économique et la politique revue et abîmée par un Berlusconi sont décriés, avec raison d'ailleurs, on fait l'impasse sur un fait essentiel: grande puissance, on le sait, la Grande-Bretagne freine des quatre fers la montée d'une Europe plus politique. Il faut tout de même rappeler que le ministre des Finances, Gordon Brown, successeur désigné de Tony Blair, a souligné il y a peu qu'il n'était plus question que son pays rejoigne la zone euro. Autrement dit, que ce pays reste farouchement attaché non pas au patriotisme économique, mais bien au nationalisme économique.
Analysant un discours récent que M. Brown a consacré à l'avenir de l'Europe, Zaki Laïdi, professeur à l'Institut d'études politiques à Paris, écrit ceci: «Que devient donc la politique dans tout cela? Pour M. Brown, la contrainte est globale mais les systèmes politiques sont nationaux. Ce sont ces deux pôles qu'il convient de consolider, rendant superflu le niveau intermédiaire qu'est l'Europe [...] Bref, tout ce à quoi les Européens sont attachés est mis sur le compte d'un modèle dépassé.»
Vu de ce côté-ci de l'Atlantique, peut-être que le malaise qui afflige l'Europe nécessite un éclaircissement clair, net et réel de chacun suivi d'un engagement tout aussi réel. Et qu'à ceux qui campent sur le nationalisme économique - frapper monnaie, fixer taux d'intérêt -, on dise: «Dégagez!»


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé