Une loi de la clarté identitaire?

Quand la "clarté identitaire" se heurte à la plus pure mauvaise foi...

Si la position exprimée par [Mathieu Bock-Côté en ces pages (25 octobre 2007)->9836] reflète l'intention réelle du projet de Loi sur l'identité québécoise, soit d'amener les étrangers à «prendre le pli identitaire de la majorité», nous sommes à l'orée d'un éventuel dérapage collectif.
Dans son texte emporté et méprisant pour ceux qui ne pensent pas comme lui, M. Bock-Côté utilise certains concepts, ceux d'identité et de culture notamment, comme s'ils relevaient de l'évidence. Il les manipule en dilettante avec l'innocence déconcertante de l'enfant qui allume un briquet à côté d'un baril d'essence.
Lorsque je lis que «s'intégrer à une société, c'est apprendre à dire nous avec elle» et que «rejoindre le fait national, c'est adhérer à un patrimoine historique, à une mémoire et à une identité substantielle», je ne peux que réagir. Non pas parce que j'appartiendrais au «clergé pluraliste» ou à la «technocratie chartiste». Tout simplement parce qu'une telle conception de la communauté politique, resserrée et focalisée autour d'une idée claire, tranchée et univoque de ce qu'elle est par rapport à ce qu'elle n'est pas, est le grain duquel ont germé les autoritarismes politiques les plus abjects. Quand M. Bock-Côté écrit que, «tôt ou tard, il faudra bien entreprendre, et encore plus considérablement, la révision des grands pans de la religion multiculturelle en ouvrant une réflexion sur l'approfondissement de la citoyenneté [lire: de l'identité] québécoise», on se demande jusqu'où il entend réviser et réfléchir...
Je m'élève contre la conception défendue par M. Bock-Côté qui veut qu'il y ait un héritage fondateur aux sociétés, sorte de substrat immuable et intemporel qui renvoie à l'idée de peuple éternel, pour une deuxième raison: parce que l'histoire montre qu'il n'en est rien. Les sociétés sont au contraire en continuelle évolution, au même titre que le sont les cultures et les identités. Dire de ces dernières qu'elles s'enrichissent au contact de l'altérité et de la différence, hors d'elles et en elles, ne tient pas de la «sophistication cosmopolite». Une culture ou une identité qui ne se transforme pas, qui n'ajoute pas à ses référents ou n'en retranche pas dans le processus de son actualisation continuelle, est condamnée au folklore et à la fossilisation. C'est précisément la force des Québécois d'avoir ajouté, au stock de leurs référents culturels et identitaires, des éléments étrangers qu'ils ont intégrés avec le temps en leur donnant parfois des significations nouvelles.
Contre l'absolutisme identitaire et culturel
Rien n'est plus dangereux que de vouloir fixer une culture ou une identité dans une norme, une définition ou une loi absolue. D'ailleurs, qui pourrait prétendre déterminer ce qu'est la culture ou l'identité québécoise? Qu'est-ce qui, dans une pratique culturelle ou un référent identitaire, est québécois ou ne l'est pas? Difficile de trancher. Audacieux, surtout, de censurer une façon d'être ou de faire à partir d'une représentation arrêtée de ce qui vient d'«ici» et de ce qui vient d'«ailleurs».
Les membres de la communauté hassidique installée à Montréal depuis des lustres ont-ils des attitudes et des habitudes «québécoises»? Les habitants d'Hérouxville incarnent-il l'essence de l'Homo quebecensis? Voilà des questions insidieuses qui ne mènent nulle part. Être Québécois, ce n'est pas assujettir son existence à un ensemble de comportements typés sur le plan culturel ou identitaire. Être Québécois, à notre époque, c'est adhérer à l'idée générale de modernité en vivant cette modernité en français, bien sûr, mais pas exclusivement dans cette langue, et en amalgamant à cette modernité des éléments venant de multiples traditions. C'est aussi, possiblement, refuser la violence physique ou symbolique comme mode de régulation des différends.
On dira d'une telle caractérisation qu'elle est trop générale, qu'elle ne précise pas suffisamment ce qui distingue et spécifie la «québécité»? On répondra qu'il est bien et bon, pour permettre aux sociétés de respirer et de s'épanouir, de ne pas les enfermer dans des habits trop ajustés. Idem pour les cultures et les identités -- qui ne sont pas des grammaires d'être dont on peut apprendre les règles comme on avale les préceptes des petits catéchismes. Verrouiller ou cuirasser ce que l'on veut protéger est souvent la meilleure façon de jeter ombrage à son précieux en coupant la lumière extérieure nécessaire à sa brillance. D'ailleurs, la seule constante qui semble dépeindre la «québécité», d'hier à aujourd'hui, est celle du refus de l'embrigadement -- dans l'altérité tous azimuts autant que dans l'identité circonscrite.
Infinitude libératrice
Ironie des débats, il est intéressant d'entendre Robert Lepage affirmer, dans l'édition du Devoir où paraît le texte de Bock-Côté, que son inspiration vient en partie du fait qu'il appartient à une culture en quête d'identité, toujours en train de se définir, sorte de work in progress continu. Pour Lepage, le caractère non fini, ouvert et perpétuellement mouvant de la culture et de l'identité québécoises seraient des avantages pour l'avancement de sa société.
À écouter Lepage, on a l'impression que c'est dans son inachèvement comme société et dans son incertitude à l'égard de lui-même que le Québec trouve la force et la vitalité dont il n'a de cesse de faire preuve sur les plans culturel et identitaire. Cette position, qui définit la culture comme passages incessants et «enracinerrances», pour emprunter au terme de Jean-Claude Charles, est assurément féconde, voire libératrice. Elle ne relève absolument pas du «conditionnement politiquement correct» d'un homme -- Lepage en l'occurrence -- qui, en sa qualité de créateur culturel, a porté l'identité québécoise au-delà de ce qu'elle était, sans la nier ni la liquider.
Appartenir à une société encore en définition, qui refuse de donner une réponse finale aux interrogations qui la traversent et qui se méfie des enseignes qu'on veut lui accoler afin de rester disponible aux possibles de ce qu'elle pourrait devenir, est en effet une perspective réjouissante pour ceux et celles qui croient que l'essor des cultures et des identités repose sur leur infatigable renouvellement plutôt que sur leur enfermement dans des «évidences historiques».
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Jocelyn Létourneau, Québec
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5 commentaires

  • Rodrigue Guimont Répondre

    9 décembre 2007

    « D’ailleurs, qui pourrait prétendre déterminer ce qu’est la culture ou l’identité québécoise ? » (Létourneau)
    N’est ce pas le même prof Létourneau qui cherchait à réduire entre autres l’enseignement de l’histoire au secondaire à une simple vision citoyenne ?
    Comme la langue, l’identité québécoise est vivante, créatrice et inclusive, ce qui ne veut pas dire égalité de pluralités culturelles pour mieux la noyer. Le noyau de cette identité québécoise est d’origine française n’en déplaise à ceux qui voudraient bien l’oublier.
    Paul Valery (écrivain, formation en droit, poète d’État, Français, d’origine corse par son père et génoise par sa mère. Penseur français, mort en 1945 académicien, durant la 2ième guerre mondiale va s’affronter à Pétain, etc. Prof. de littérature au Collège de France en 1937) disait : « L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré ». Paul Veyne (historien né en 1930 spécialiste de l’histoire gréco-romaine, prof. au même Collège de France) pensait au contraire que l’histoire est le produit le plus inoffensif qui soit. Tout dépend du sujet étudié. L’histoire du costume n’a jamais fait peur à personne... Tandis que l’histoire des identités collectives (sociologie) en fait frissonner plus d’un et Monsieur Létourneau me semble plus que frileux que d'autres raisonneurs dans ce domaine. Peur de quoi au juste?
    En quoi l’identité québécoise serait-elle néfaste par rapport aux autres identités culturelles et nationales telles : l’écossaise, l’anglaise, la française ou l’italienne? Serait-ce parce que Monsieur Létourneau considère les Québécois de fleurs, de fruits, de feuilles et de branches (pour paraphraser Verlaine) comme étant un peuple sans identité qu’il lui faille prendre mille autres identités exogames pour se reconnaître?

  • Archives de Vigile Répondre

    7 novembre 2007

    Le Professeur Létourneau expose sa thèse de façon brillante et convaincante, mais il ne va pas encore assez loin. Voici ce qu'il aurait dû écrire:
    les "nations" n'ont tout simplement pas d'«identité» ; elles sont les résultats d'un mélange riche et complexe d'hommes et de femmes qui leur ont donné leur vitalité et la force dont elles ont besoin pour prospérer.
    Confier à une autorité publique le devoir de définir ce que signifie être québécois (ou français ou américain) et d'en faire une politique, c'est briser les règles d'une "société ouverte". C'est ce que nous avons fait au Québec depuis 1967 et nous avons effectivement dérapé collectivement.
    D'ailleurs, même le concept de "nation" est équivoque et doit être utilisé avec des guillemets. C'est Popper qui disait d'ailleurs: "What is a nation? I don't know"

  • Réal Ouellet Répondre

    7 novembre 2007

    Lorsque je lis un article de ce genre, je me dis en bout de ligne: pourquoi un hollandais on appelle ça un hollandais, pourquoi un roumain on appelle ça un roumain. Je pense à ce gourou du developpement personnel qui nous disais que nous ne sommes rien...on devient...
    C'est du Héraclite recyclé! Faut-il rappeler qu'il reste peu de choses de ses oeuvres.
    Réal Ouellet

  • Archives de Vigile Répondre

    6 novembre 2007

    Mais laissez donc ce ratiocineur patenté se noyer dans ses ratiocinations intimes : NOUS avons mieux à faire que de lui donner une importance qu`il n`a pas !

  • Archives de Vigile Répondre

    6 novembre 2007

    Prenons cette extrait:
    «Lorsque je lis que « s’intégrer à une société, c’est apprendre à dire nous avec elle » et que « rejoindre le fait national, c’est adhérer à un patrimoine historique, à une mémoire et à une identité substantielle », je ne peux que réagir. Non pas parce que j’appartiendrais au « clergé pluraliste » ou à la « technocratie chartiste ». Tout simplement parce qu’une telle conception de la communauté politique, resserrée et focalisée autour d’une idée claire, tranchée et univoque de ce qu’elle est par rapport à ce qu’elle n’est pas, est le grain duquel ont germé les autoritarismes politiques les plus abjects.»
    On en conclut donc que l'auteur trouve que le modèle républicain français ET le melting pot américain sont tout deux profondément nazi.