Un peuple sans chef

Le peuple est un grand tout anonyme dont l'esprit trouve sa nature profonde dans l'histoire, qu'on s'en souvienne ou non

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor

Tout le monde peut prétendre le connaître, tout le monde peut parler en son nom. Une journaliste, un pompier, un maire, une serveuse, un politicien, une agricultrice. Tous sont légitimement placés pour parler au nom du peuple puisqu'ils en font partie. Autant que le premier ministre. Autant qu'un intellectuel. Il n'y a pas de différence. Nous sommes tous dans la même galère. Moi aussi, je peux vous dire ce que je pense de nous, le peuple. Je le vis, ce peuple, tous les jours. Tout comme vous.

Le peuple est un grand tout anonyme dont l'esprit trouve sa nature profonde dans l'histoire, qu'on s'en souvienne ou non. On n'est pas obligé d'être 350 millions pour être un peuple enraciné, cinq millions d'âmes peuvent suffire à tisser une trame historique qui se perpétue de génération en génération, à travers nos mémoires affectives: une langue, une manière de vivre, etc.
Quand ces mémoires sont confrontées massivement à celles d'autres peuples, il y a évidemment un sentiment de menace devant l'inconnu. Ce sentiment est toujours réciproque parce qu'on doit tous transformer quelque chose et parce qu'on craint l'inconfort créé par le changement. Normalement, ces ajustements se font à travers des crises. Normalement, l'étranger a plus de travail à faire que son hôte.
Il est étonnant de constater à quel point, alors que chemine cette commission sur les pratiques d'accommodement, Gérard Bouchard s'adresse aux Québécois «de souche» comme si nous étions fermés sur nous-mêmes, comme si nous étions racistes et intolérants, comme si cette crise n'était pas normale, comme si nous avions la plus grande part de transformation à assumer.
La commission n'invite pas vraiment les «autres», car ce sont les «de souche» qu'il faut éduquer. Les «autres» n'ont pas besoin de comprendre le peuple d'accueil, on ne leur demande pas vraiment d'apprendre sa langue pour mieux apprécier sa culture: on ne mettra pas d'argent là-dedans, mais dans une commission, oui, sans hésiter. Pour éviter aux politiciens de devoir se prononcer. M. Bouchard va ainsi pouvoir enseigner aux «pure laine» la même chose qu'il y a 30 ans: comment cesser d'avoir peur de l'autre. Il ne va même pas tenir compte du manque flagrant d'outils sociaux, politiques et économiques pour composer avec cette immigration massive et subite.
Pour légitimer la prépondérance de sa vision des choses, M. Bouchard se place au-dessus du peuple. Il sait déjà ce que nous devrions penser -- c'est-à-dire ce qu'il pensait il y a 30 ans et qu'on lui donne la chance de nous redire -- alors que sa tâche est de nous écouter. «Of course», idéalement, nous devrions nous ouvrir comme les Anglo-Saxons dont l'économie, dès le début de la colonie, fut basée sur l'exploitation des immigrants.
Le coeur contre le portefeuille
Le mal des «pure laine» est vraiment profond: les Québécois de souche n'ont jamais eu besoin de l'immigration pour bâtir leur coin de pays. C'est pourquoi, instinctivement, ils ont envie d'aborder les nouveaux venus d'abord pour les vertus du coeur et non pour le portefeuille; c'est pourquoi ils se métissent bien davantage que dans les autres provinces. C'est plus long d'apprendre à aimer que de parquer des travailleurs dans une usine. Ça coûte plus cher aussi de considérer un être humain plutôt que son portefeuille.
Trudeau a rempli les oreilles des Québécois avec l'idée qu'ils seraient plus riches en accueillant plus d'immigrants-travailleurs. Et c'est cette vision anglo-saxonne que M. Bouchard croit ne pas avoir réussi à transvaser aux «de souche» au cours des 30 dernières années... Le gouvernement Charest aussi ne peut qu'applaudir la motivation de M. Bouchard de ne pas écouter le peuple, de le faire «cheminer» vers la pensée anglo-saxonne, puisque c'est là qu'il tente de nous amener depuis qu'il est au pouvoir.
Si j'ai bien compris, on nous demande de n'être qu'un esprit rationnel et d'oublier nos sens, d'oublier que c'est avec nos voisins arabes, mexicains, juifs, grecs, vietnamiens que nous fêtons, été après été, dans les rues bondées et colorées de nos festivals québécois, ceux qui font justement notre réputation. Il nous demande d'oublier les heures que nous, le peuple, passons avec ces mêmes Italiens, Cambodgiens, Turcs, Espagnols, tous les jours au travail, à la garderie, à l'école, à travers des situations humaines qui nous enrichissent, qui nous font rire ou qui nous choquent.
Pendant qu'il réfléchit, nous, le peuple, vivons les séismes de la différence culturelle tous les jours non par choix mais parce que le gouvernement et les idéologues l'ont imposée. Certains le regrettent aujourd'hui compte tenu de la prise de conscience occidentale sur les effets pervers de l'immigration. Mais nous, le peuple de souche, nous devons faire avec, nous tâchons encore et toujours de digérer cette masse humaine avec les moyens du bord, car on ne nous les fournit pas. La commission ne changera rien à cette impasse d'intégration si le gouvernement ne fait pas lui-même un effort dans ce sens. C'eût été la première chose à faire, honnêtement. C'eût été si simple.
Commission indispensable ?
M. Bouchard s'est excusé auprès du peuple parce qu'il n'avait pas su faire passer suffisamment son message, depuis 30 ans, à propos des bienfaits culturels et économiques de l'immigration. Il s'est personnellement reproché de n'avoir pas pu convaincre le peuple d'une plus grande ouverture sur l'autre. Il me semble inquiétant de voir un intellectuel se sentir personnellement visé par une affaire qui appartient au collectif.
Récemment, il s'est parjuré un peu plus en traitant le peuple comme des gens sans discernement. Mais avons-nous seulement besoin d'une commission là où le peuple n'est pas divisé? Avons-nous besoin d'un éducateur quand nous savons exactement aujourd'hui, par le fait d'une magnifique expérience collective de 40 ans, ce que nous voulons en matière d'accommodements? La religion: chacun pour soi. Rien à voir avec le racisme.
Le peuple québécois n'est pas divisé sur cette question. Le peuple ne se divise pas si facilement, même si les régions et Montréal se font des pieds de nez. Cependant, il apparaît très clairement que nous avons atteint un degré de saturation en ce qui concerne les questions d'intégration, non pas parce que nous sommes racistes mais parce que le gouvernement trop électoraliste refuse de tenir l'esprit du peuple ensemble en l'accompagnant totalement dans la démarche d'immigration. Au contraire, ce laxisme, voire ce je-m'en-foutisme du gouvernement, affaiblit de jour en jour les acquis du peuple, déjà très cher payés. Il se sent d'autant plus menacé chaque jour. [...]
Pourquoi les élus refusent-ils de satisfaire la majorité sur des enjeux que nous avons déjà débattus avant l'arrivée même massive de l'immigration? Quand la Charte des droits individuels viole le caractère d'un peuple, il est en droit lui aussi de se faire respecter sans passer ni par des juges ni par une commission bidon. C'est au gouvernement de prendre la défense du peuple; autrement, à quoi nous sert-il d'élire un chef? Qu'il parle donc pour nous défendre! [...]
Dire que le Québec est divisé sur cette question d'accommodements ressemble à de la mauvaise foi. Il existe aussi une unanimité semblable à propos de la guerre en Afghanistan, c'est-à-dire une voix très claire du peuple que refusent de reconnaître nos dirigeants. C'est comme si nous n'avions pas de chef pour traduire notre voix sur la scène politique. La bonne nouvelle dans ce constat: pour un peuple sans chef, on se débrouille plutôt bien. On est même plutôt capable d'une unanimité éloquente. [...] De grâce, lorsque le peuple prend position avec une telle force consensuelle, voyez-y un signe d'intelligence et de cohésion plutôt que de bêtise et de division. C'est qu'il est en train de faire le travail du premier ministre!
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Sylvie Bergeron, Auteure de [La Conscience du génie québécois->archives/ds-souv/docs3/02-6-27-bergeron-nation.html]


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