Italophones en sol québécois

Un parcours cahoteux

Langue française — la « dynamique du déclin »


Il n'y a pas si longtemps, pendant que des noms à consonance italienne émaillaient des articles de journaux relatant des comportements peu édifiants, un vieil Italien, à qui j'ai demandé s'il croyait être intégré, m'a répondu: je suis intègre, cela devrait suffire. S'il est vrai qu'un quarteron de Québécois d'origine italienne est impliqué plus souvent qu'à son tour dans des activités qui contreviennent aux règles établies, il n'est pas moins vrai que la très grande majorité d'entre eux sont d'irréprochables citoyens.
Il n'est pourtant pas toujours flatteur d'être identifié comme Italien. À tel point qu'un italophone qui améliore son sort ou, pire encore, qui réussit à s'enrichir, surtout dans le domaine de la construction, est souvent soupçonné d'entretenir des liens avec la mafia. Cet amalgame, qui a cours depuis trop longtemps, s'ajoute aux rendez-vous manqués, aux conflits et aux inévitables préjugés qui ont jalonné le long parcours des italophones en sol québécois.
Les premiers Italiens s'installent véritablement à Montréal vers la fin du XIXe siècle. Ils sont environ 5000 en 1905, employés, pour la plupart, dans les mines, les chemins de fer et les camps de bûcherons. Beaucoup d'entre eux sont des hommes qui n'ont aucune intention de s'y établir. Ils comptent repartir aussitôt qu'ils auront économisé suffisamment d'argent pour acheter un lopin de terre ou pouvoir assurer une dot à leurs filles. Bon nombre sont illettrés. Mal payés et mal logés, ils vivent dans une malpropreté et une promiscuité dangereuses selon les journaux de l'époque. Méprisés et démunis, ils (dont mon grand-père) deviennent une proie facile pour de puissants agents d'emploi (une mafia qui exige une taxe d'embauche), dont le rôle est de fournir aux employeurs une main-d'oeuvre docile et bon marché. Du quasi-esclavage.
Culture mafieuse
Plus de dix millions d'Italiens émigrent alors (1890-1914) vers les deux Amériques. Beaucoup de ces immigrants proviennent des régions méridionales où, quelques années auparavant, d'ex-maquisards, soudoyés par de grands propriétaires terriens, avaient formé une milice dont la fonction était de réprimer les révoltes paysannes et de semer la terreur dans les campagnes. C'est ainsi que la mafia voit le jour. Au milieu d'une paysannerie indigente, ces mafiosi deviennent des personnages à la fois craints et admirés à tel point que l'expression fare la mafia est encore synonyme de se pavaner ou de faire le dandy. Cette culture mafieuse et le manque de civisme propre à des régions où l'État est honni ont depuis longtemps traversé l'Atlantique.
Il faudra attendre l'avènement du fascisme avec sa rhétorique cocardière et triomphaliste pour qu'enfin ces Méridionaux se réconcilient avec l'État italien, eux qui avaient toujours préféré s'identifier à leurs villages. La petite communauté italienne de Montréal subit, pendant près d'une décennie, la propagande fasciste jusque dans les églises et adhère, en bonne partie, à son discours moins par conviction politique que pour récolter les bienfaits psychologiques d'appartenir à une nation dont le Duce est adulé non seulement par le Vatican, mais aussi par des chefs d'État étrangers, dont Mackenzie King. La fête cessera brutalement lorsque l'Italie fasciste déclarera la guerre à la France. Des centaines d'Italiens vivant à Montréal seront alors arrêtés et emprisonnés à Petawawa.
Le parrainage
Lorsque l'immigration italienne reprend après la Deuxième Guerre mondiale, elle se caractérise par la politique du parrainage. Celle-ci permettra à 90 % des Italiens qui s'établiront au Québec entre 1947 et 1970 d'être parrainés par un membre de leur famille. [...] Ils élisent domicile pour la plupart à Montréal en même temps que des dizaines de milliers de Québécois provenant des régions. L'urbanisation s'intensifiant, on assiste ainsi à une longue période d'effervescence immobilière dont l'apothéose sera l'Expo 67. Parmi les italophones qui y trouvent du travail comme manoeuvres ou ouvriers spécialisés, quelques-uns deviennent entrepreneurs, parfois très prospères. Le pouvoir de l'argent ne pouvant faire fi du pouvoir politique et vice versa, la table est mise pour le meilleur et pour le pire. Il est faux cependant de croire, malgré la surmédiatisation de quelques individus, que l'industrie de la construction soit leur fief exclusif. Au recensement de 2001, il n'y avait que 6595 italophones (dont 860 femmes) dans ce secteur, représentant un peu plus de 5 % du total.
Pour une vie meilleure?
Je fais partie de cette vague d'immigrants des années 1950 qui a vu les pères émigrer avant le reste de la famille. La présence des enfants aurait coûté trop cher à la société d'accueil. Nos parents croyaient émigrer pour une vie meilleure. Elle a été tout au plus différente. Le dénuement faisant place à l'illusion d'abondance, chacun se contenta de son salaire de misère en attendant d'être vengé par ses enfants. Quant à moi, à peine sorti de l'enfance, j'étais bien là où j'étais né et la promesse d'être mieux ailleurs m'apparaissait comme un mensonge parmi tant d'autres. Je ne m'étais pas trompé.
Deux jours après mon arrivée, après avoir été refusé par une école francophone, je me fis traiter de moudzi Italien en montant dans l'autobus me conduisant à l'école-ghetto d'un quartier italien. Je compris longtemps après que cette invective recelait le germe de ma nouvelle identité. Il n'a pas toujours été facile, dans ce pays incertain, d'apprendre le français!
Conflits linguistiques
C'est par milliers que les Italiens arrivent au Québec pendant les années 1950 et 1960 dans la quasi-indifférence: aucune structure d'accueil n'existe ni pour les jeunes d'âge scolaire ni pour les adultes, sauf pour les hommes seuls. Pour eux, il y a la taverne où ils s'échangent les adresses des employeurs et des bordels. Dans les chaumières, on se scandalise de leur promiscuité, on se moque de la grosse Italienne habillée de noir et on n'attend pas que le taux de chômage monte pour les traiter de voleurs de jobs. («S'il était possible de voler des jobs, j'en aurais volé une meilleure», disait ma mère en revenant de l'usine).
Mais cela n'empêche ni les mariages interethniques ni la cohabitation dans les quartiers. Certains francophones accepteront même d'être les locataires de ces mangeurs de pâtes. En l'absence d'une loi imposant le français, ces nouveaux Québécois choisissent les écoles anglaises pour leurs enfants, tout à fait légalement. Personne ne s'en offusque pendant toute une génération. Puis, soudain, les francophones prennent conscience de la nécessité de franciser les immigrants. Deux légitimités s'affrontent, comme dans une tragédie, et c'est l'émeute à Saint-Léonard (1969). Dès lors, l'image des italophones hostiles aux revendications légitimes des francophones s'ajoute à la perception déjà peu flatteuse fondée sur la présence de la mafia et, à un moindre degré, sur les stéréotypes liés à leur origine paysanne, aux comportements traditionnels intrafamiliaux et aux italiâneries de quelques cuistres francophobes.
Notion de communauté
Avec la diversification de l'immigration à la fin des années 1970, les italophones quittent enfin l'avant-scène. Grâce à loi 101, ils pourront continuer à s'isoler dans les écoles anglophones. Il ne restera qu'eux, ou presque, à la Catholic School Board of Greater Montreal, jusqu'à son abolition. Ils pourront ainsi continuer à y apprendre l'anglais et le parler à leur manière, mais surtout à se créer un réseau d'amis qui leur ressemblent et qu'ils retrouveront dans leurs quartiers, pour le meilleur et parfois pour le pire. Est-il possible que le vivre-entre-soi ait contribué, dans certains cas, à la rétention de valeurs traditionnelles et à l'adoption de comportements singuliers?
Heureusement, cela ne les a pas empêchés d'apprendre le français. Au recensement de 2006, 91,8 % des italophones connaissaient le français, contre 73,7 % l'anglais. À la maison, pas plus de 37,7 % utilisaient l'anglais et 39,2 % le français. Quant à la langue de travail, le français l'emportait nettement: 55 %, contre 31,8 % pour l'anglais. Ah, si la loi 101 avait été votée 30 ans auparavant! C'est sur le plan de la scolarité que le tableau s'assombrit, car à peine 16,9 % d'entre eux détenaient un diplôme universitaire (parfois un simple certificat!), comme pour l'ensemble des Québécois d'ailleurs.
La loi 101, deux référendums perdus et 30 ans de débats ont transformé le Québec. Les représentations et les perceptions sont de moins en moins réductrices et stéréotypées. Elles correspondent davantage à la diversité générationnelle ainsi qu'à la complexité identitaire de chacun des groupes présents au Québec. Aucun n'a le monopole ni du crime ni de la vertu, et la mafia n'est plus un phénomène ni exogène ni mono-ethnique. La communauté italienne a, elle aussi, beaucoup évolué.
La notion même de communauté italienne devient de plus en plus inapplicable dans l'espace montréalais. Des 299 660 Québécois d'origine ethnique italienne (dont 42 % d'origine mixte), au recensement de 2006, 71,5 % étaient nés sur place, tandis que la très grande majorité des autres a immigré et vit au Québec depuis au moins 30 ans. Chacun a été façonné ici par son milieu de vie ou de travail. Leur identité se décline désormais dans toutes les nuances du métissage. Ni les mafiosi ni les hommes politiques ni les constructeurs n'en sont exclus.
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Marco Micone, écrivain


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