Toucher l’âme des Québécois

L’âme de notre peuple ne s’élève plus tant elle est meurtrie, comme un cœur hachuré par de multiples cicatrices.

Chronique de Louis Lapointe

Comment avoir le cœur à la fête lorsque c’est de notre résignation dont il
est question? C’est de plus en plus notre survivance que nous soulignons à
la St-Jean, de moins en moins le pays que nous voulons fonder. C’est à
notre lente disparition que nous assistons, tant nous peinons à nous
affirmer comme nation. Il ne faudrait donc pas s’étonner à ce que nous
soyons de moins en moins nombreux à célébrer cette fête tant elle est
devenue pour plusieurs d’entre nous la commémoration de notre échec à faire
l'indépendance.
Nous ne devons toutefois pas interpréter toutes ces absences comme autant
de démissions. On ne peut fêter le Québec comme on fête une victoire du
Canadien de Montréal ou comme on souligne celles des Italiens au football
ou en formule1, en exhibant victorieusement de grandes banderoles ou en
agitant machinalement de petits drapeaux. Ce serait trop simple. Qu’on ne
se trompe pas, il n’y a pas de victoires à fêter, juste des défaites qu’on
ne peut oublier. Il est donc normal que nous soyons plusieurs à porter le
deuil en ces moments les plus solennels, nous rappelant que la dernière
année fut particulièrement difficile à ce chapitre.
À la suggestion de nos chefs et sous le haut patronage de nos clercs, nous
nous sommes encore une fois entredéchirés au sujet de tout ce qui nous
divisait. Soyons réalistes, pour qu’il y ait accommodement, il aurait
d’abord fallu qu’il y ait dissension. Pourquoi alors tout ce fatras ? Tout
cela ne fut pas sans me rappeler nos deux derniers référendums perdus d’où
nous sommes collectivement sortis plus meurtris qu’unis. Ils sont nombreux
sur la planète Terre à vanter nos qualités de grands démocrates. Ce que
d’autres font dans la terreur et le sang, les nôtres le font dans la paix
et la tranquillité, de sorte que nous ravalons collectivement nos émotions
chaque décennie depuis trente ans. Tout cela ne peut advenir sans graves
conséquences pour notre fragile équilibre.
Comment ne pas voir dans cette apparente quiétude un profond malaise?
L’âme de notre peuple ne s’élève plus tant elle est meurtrie, comme un cœur
hachuré par de multiples cicatrices. Nous sommes plusieurs à ne plus
vouloir fêter notre Fête nationale, tant elles évoquent nos défaites,
celles des dernières années comme toutes celles qui les ont précédées,
tissant ainsi dans la trame de notre longue histoire commune le gène de
l’échec. Ces fêtes n’en sont plus, puisqu’elles nous rappellent cruellement
chaque année nos conditions de colonisés et de perpétuels vaincus. Il ne
faudrait donc pas s’étonner que nous soyons de plus en plus nombreux à
pratiquer l’oubli le jour de la Fête de la St-Jean, comme d’autres sont
zen. Cette fête est en quelque sorte devenue le symbole de notre amnésie
collective. Avant, nous la fêtions dans l’ivresse de la boisson,
aujourd’hui, c’est de plus en plus à la maison, devant la télévision.
Pourtant, même si elle ne s’élève plus, l’âme des Québécois est encore
perceptible, surtout dans les revers de l’histoire. C’est là que nous la
saisissons le mieux. C’est dans ces moments les plus dramatiques que nous y
percevons la profonde mélancolie qui l’habite. Sinon, comment expliquer que
cette scène du film Les Plouffe, où Ovide dit qu’il n’« y a pas de place,
nulle part, pour les Ovide Plouffe du monde entier», touche tant de
Québécois? Pourquoi cet instant du 20 mai 1980, où René Lévesque nous dit
«Si je vous ai bien compris, à la prochaine fois!», est devenu un si grand
classique ? Ces scènes de nos défaites, elles sont nombreuses, nous
rappellent implacablement que nous n’avons jamais connu de victoire
déterminante depuis la conquête.
C’est peut-être parce qu’il n’a jamais connu la victoire que notre peuple
exprime le mieux sa solidarité dans la souffrance et le désenchantement.
C’est peut-être parce qu’il ne sait pas comment se comporter dans le
triomphe que notre peuple appréhende le jour où il connaîtra enfin
l’indépendance, un peu comme dans un premier rendez-vous avec l’être aimé
où hâte et crainte rivalisent avant de laisser place à l’extase ou à la
déception. Les Québécois n’ont pas encore réussi à apprivoiser
l‘indépendance, voilà pourquoi ils tardent tant à se l’approprier. Ils
connaissent bien les émotions qui accompagnent la défaite, celles qu’ils ne
veulent plus vivre, pas celles qu’apporte la victoire. Ils sont ignorants
de ces choses comme nos grands-parents l’étaient des gestes et des mots de
l’amour. Ce n’est certainement pas en faisant de l’indépendance un sujet
tabou qu’on la fera !
Toutefois, nous savons tous d’expérience que nos craintes ne doivent pas
nous éloigner de l’objet de notre désir. Nous ne devons surtout pas nous
laisser envahir par la nausée et repousser continuellement l’arrivée du
moment tant attendu. Bien au contraire, nous devons tendre à nous en
rapprocher davantage comme si nous la connaissions déjà, en nous racontant
l’indépendance comme on se raconte l’amour, comme si nous l’avions déjà
vécu une première fois, en l’imaginant dans ce qu’elle a de plus beau et de
plus grand. Nous avons surtout besoin de rêver avant la bataille, nous
fêterons bien après la victoire ! Si nos chefs ne veulent plus nous faire
rêver, nous les remplacerons par des poètes. Qui sait, si nous allons à la
fête ce soir, peut-être y apercevrons-nous ce poète ? Il s’en trouvera bien
un pour nous montrer le chemin, faille-t-il dormir dans notre char !
Louis Lapointe

Brossard
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Louis Lapointe534 articles

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Autrefois avocat, chroniqueur, directeur de l'École du Barreau, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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10 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    24 juin 2008

    Salut camarade,
    Merci pour la démonstration statistique éclatante: la lecture du site Cyberpresse est néfaste pour l'identité québécoise.
    Heureusement, l'échantillon n'est pas représentatif. Il est constitué de personnes qui passent trop de temps dans l'Internet, ce qui n'est déjà pas bon pour le moral, en été.
    Par surcroit, les personnes ayant répondu à la question passent trop de temps à lire André Pratte et Alain Dubuc et même à les regarder dans leurs petits vidéos de propagande libérale insignifiante ou de vidage des neurones.
    La consommation des produits politico-culturels de Cyberpresse est de nature à démoraliser le Québécois et à lui faire perdre son sentiment d'appartenance.
    À part ça, une lutte de libération nationale, c'est une lutte. Ça prend du courage et de la détermination. C'est une épreuve d'endurance. Des fois, il faut ramper dans la boue sous des barbelés.
    Alors, courage! Comme le chante Corrigan Fest, la victoire en chantant!

  • Archives de Vigile Répondre

    24 juin 2008

    Données actualisées ratifiant davantage le NON à la participation à ce carnaval, que l’on voudrait que cette sorte de mascarade passe comme étant la fête nationale des Canadiens français.
    Question du Jour à Cyberpresse (24/06/2008). À 21:30 hres :
    « Participerez-vous aux festivités de la Fête nationale ? »
    NON : 70%
    Oui, s’il ne pleut pas : 13%
    Oui, peu importe la météo : 11%
    Je ne s’ait pas : 6%
    Nombre de votes : 10 715
    ___________________________
    Note. Même Stephen Harper a participé à cette dénationalisation de la Fête nationale du Québec à Longueuil. Il a déclaré, avec le cynisme qui le caractérise, « ...que les conservateurs étaient de vrais nationalistes, et il veut que le Québec exprime sa personnalité au sein du Canada ».

  • Archives de Vigile Répondre

    24 juin 2008

    C'est en 1968 qu'on a fait disparaître le mouton; et maintenant c'est tout le troupeau qu'on tond quotidiennement.
    Marie Mance V

  • Archives de Vigile Répondre

    24 juin 2008

    J'arrive de la "parade" de la St-jean-Baptiste à Montréal, rue Sherbrooke. Quelle farce ! Des clowns, des jongleurs, des personnages géants muets et austères, bref une parade qui se cherche où l'ambiance n'y est pas. En prime, tout le long du défilé, un hélico survolait au-dessus des foules avec une banderole géante publicitaire unilingue anglaise nous annonçant le film "The Dark Knight"...
    J'ai souvent assisté à d'autres défilés de la St-Jean mais celui-ci fut l'un des pires que j'ai vu. La foule était peu nombreuse, peu enthousiaste et les chars n'étaient pas à la hauteur. Aussi, pourquoi cette année le trajet était si réductif, coincé entre les rues Fullum et le parc Maisonneuve ? Avons-nous si honte d'afficher notre fierté d'être québécois vers l'ouest de la ville. Il paraît qu'il ne faut pas trop "déranger" les montréalais de toutes les origines et après tout c'était peut-être un accomodement raisonnable que de restreindre ce défilé pour ne pas trop froisser les montréalais.
    Je crois qu'il est temps qu'il y ait un véritable réveil. Faut reprendre notre place et démontrer que nous sommes intéressés à démontrer notre fierté d'exister. De plus, je crois que la SSJB devrait se renouveler et rajeunir ses dirigeants pour qu'il y ait de nouvelles idées en marche et surtout de reprendre un nouveau souffle plus vivant, plus fonceur. Bravo M. Doyon pour les années que vous avez dirigé avec courage cet organisme mais à présent il est temps je crois, de passer le flambeau à une génération plus jeune.
    Vive le Québec libéré des ses peurs et de ses entraves. Bonne fête à tous les québécois !

  • Archives de Vigile Répondre

    24 juin 2008

    Vous avez raison, M. Pérez, c'est un carnaval dont nous sommes la farce et non une fête nationale.
    Quelle année d'un 24 juin avons-nous déclaré notre indépendance ?!
    Pour bien identifier les dindons de la farce, ce sont leurs effigies en "géants" qu'on fait "déambuler", muets comme des carpes. On pousse la satyre encore plus loin en remplaçant St-Jean Baptiste par St-Patrick !
    Un carnaval aussi apolitique que ce peut, tout gentil-gentil, propre propre, quasi aussi puritain qu'un orangiste.
    Tout honnête carnaval a son "mesobust", son méchant diable qui empêche le soleil de se lever et est responsable de tous les maux de l'année passée. Où est- donc le "géant" Durham dans son habit rouge, que tous nos enfants pourraient lapider au passage et que nous immolerions en fin de parcours du défilé ?
    Un carnaval de soumis !

  • Archives de Vigile Répondre

    23 juin 2008

    Patriotique : La Saint-Jean (1968)
    http://es.youtube.com/watch?v=CnOT_eU6Zws
    ***
    Multiculturelle : FÊTE NATIONALE DU QUÉBEC AVEC DJAMAL ALLAM INVITÉ DE TAFSUT ...(2007)
    http://es.youtube.com/watch?v=8RyunM9uZxk&NR=1

  • Archives de Vigile Répondre

    23 juin 2008

    Bonne fête de la Saint-Jean Baptiste à tous les héritiers du Lys qui travaillent et persévèrent jusqu'au sixième jour de la grande délivrance.
    Héritiers de nos ancêtres, ne perdez pas espoir car le laboureur sait qu'il y aura une récolte. Alors l'Iris s'élèvera magnifiquement sous la voûte bleue du KébeK.

  • Archives de Vigile Répondre

    23 juin 2008

    Ces résultats confirment que la Fête nationale des Canadiens français n'est plus une commémoration patriotique, mais plutôt un carnaval où les bouffons et les subventionnés de tout acabit s'accommodent aux rituels aliénants du multiculturalisme pour en retirer leur profit particulier.
    Question du Jour à Cyberpresse (23/06/2008). À 21:15 hres :
    «Participerez-vous aux festivités de la Fête nationale?»
    NON : 66%
    Oui, s'il ne pleut pas : 15%
    Oui, même s'il pleut : 11%
    Je ne s'ait pas : 8%
    Nombre de votes : 5 734

  • Archives de Vigile Répondre

    23 juin 2008

    Mais c'est bien un deuil !
    Faire la fête nationale du Québec est une calomnie !
    Pas la St-Jean, car elle est la fête du peuple qui, lui, gagne une autre victoire en étant toujours là une autre année !
    Mais fêter un État toujours colonial, provincial, est se calomnier soi-même !
    Il ne faudrait donc pas s’étonner que nous soyons de plus en plus nombreux à pratiquer l’oubli le jour de la Fête de la St-Jean
    La St-Jean était pour se rappeller qui nous sommes. L'oubli, ce sont ceux qui fêtent cette nationalité fictive ! Ceux qui n'y voient rien à fêter c'est justement par trop de mémoire !
    Qu'on nous redonne notre fête ethnique !
    Que la fête nationale du Québec se fasse trois jours avant, le 20 juin, comme une crucifixion et qu'elle soit rappellée par une procession, funèbre, tambours battants. Puis fêtons le 23 notre existence comme peuple avec réjouissance d'être toujours là à se battre pour la résurection de notre État, national et indépendant.
    Nous n'avons pas de défaites, car nous n'avons pas chercher la conquête. Nous avons la victoire, car nous sommes toujours là devant celui qui voulait nous voir disparraître.
    C'est celà que nous fêtions à la St-Jean ! La défaite de l'autre et notre victoire !
    Aujourd'hui c'est la fête d'une illusion et le deuil de nous-mêmes.
    Je reste chez-moi, pour me rappeller qui je suis. Pour ne pas oublier.

  • Archives de Vigile Répondre

    23 juin 2008

    Très beau texte M. Lapointe et surtout très touchant.
    Marie Mance Vallée