Seuls les gueux aiment la patrie

Chronique de José Fontaine

Dans mon article du 19 août à propos du référendum sur l'indépendance de l'Ecosse, j'ai peu insisté sur ce qui a réveillé le mouvement national écossais, à savoir l'opposition au néolibéralisme de Thatcher. L'auteur que je citais, Keith Dixon, dans Le Monde Diplomatique d’août, l'a fait plus que moi tout en relativisant le «socialisme» du SNP indépendantiste.

La Wallonie va précisément se trouver dans une configuration analogue les cinq années à venir. Alors que des gouvernements sont formés dans les entités fédérées, à droite en Flandre, au centre-gauche en Wallonie, le gouvernement fédéral sera lui aussi à droite. Libéraux flamands et wallons, nationalistes et démocrates-chrétiens flamands préparent un programme très à droite.

Les dirigeants politiques wallons et notamment les socialistes n’apparaissent guère désireux de souligner le fait que dans de telles circonstances les clivages s’approfondissent et même se durcissent. Comme ici : dans la mesure où une Wallonie à gauche ou au centre-gauche va se heurter à un gouvernement fédéral très à droite. Cela d’autant plus que —chose assez inédite du moins depuis la grande grève autonomiste wallonne de 1960-1961—, le seul parti wallon présent au sein du gouvernement fédéral, les libéraux de Charles Michel, prend le risque de gouverner seul avec trois autres partis flamands (les libéraux, les démocrates-chrétiens, les nationalistes de la N-VA), alors qu’il représente seulement un quart des voix et des sièges en Wallonie. Les dispositions constitutionnelles qui prescrivent la parité font qu’il y aura autant de ministres wallons (et francophones), que de ministres flamands. Mais cette disposition conçue pour protéger la minorité wallonne ne garantit rien. Certes, elle donne la possibilité aux libéraux de mettre en difficulté le gouvernement s’ils estimaient les intérêts wallons menacés gravement et même de le faire tomber. Cette possibilité-là existe, mais en brandir sans cesse l’éventualité n’est pas très politique et c’est très embarrassant pour une équipe gouvernementale. On annonce déjà comme en France de substantielles diminutions des cotisations sociales patronales et cela en pleine période d’austérité où il faudrait plutôt songer à trouver de l’argent. Mais toute politique austéritaire est souvent accompagnée de ces politiques de l’offre qui plongent l’Europe dans la déflation.

Ce gouvernement fédéral belge sera donc très minoritaire en Wallonie. Il n’en faut pas plus pour que le politologue flamand Carl Devos de l’université de Gand fasse au fond la même analyse que moi dans Cinq ans de socio-économique pour mieux confédéraliser ensuite ? .

Il écrit d’ailleurs très explicitement « D'ailleurs, côté francophone, l'opposition contre « l'Etat belgo- flamand », ainsi que la sympathie pour le confédéralisme, sont bien plus anciens que la N-VA. La grève contre la Loi unique, en 1960, était ainsi davantage qu'une résistance socio-économique : c'était une lutte contre l'autorité centrale qui, d'après André Renard et bien d'autres, était dominée par des forces conservatrices flamandes. Et donc, les réformes structurelles souhaitées pour la Wallonie devaient être réalisées via une plus grande autonomie régionale : la poursuite de l'autonomie wallonne et la politique de gauche se fondaient l'une dans l'autre. »

Les lecteurs de VIGILE savent toute l’importance que j’accorde (comme Carl Devos), à ces événements de 1960 que la gauche socialiste, sous la gouverne de l’unitariste Elio Di Rupo, premier ministre du gouvernement avant les élections fédérales de mai, s’efforce le plus possible d’oublier. Comme elle tente d’oublier aussi l’affaire royale de 1950 qui dressa à nouveau une Wallonie de gauche (et quasi républicaine), contre une Flandre royaliste et catholique aux sens presque « vendéens » de ces termes en 1950. Comme elle a fait l’impasse sur la retentissante Lettre au Roi de Jules Destrée en 1912 déclarant au roi Albert I : « Sire il n’y a pas de Belges », un texte et une personnalité auxquels le Parlement flamand a rendu hommage à l’occasion du centenaire de cette Lettre tandis que le Parlement wallon les ignoraient l’un et l’autre royalement alors que ce texte mettait l’accent sur l’inacceptable et durable minorisation de la Wallonie.

Dans le cas de Destrée aussi on se trouvait dans une opposition (qui dura trente ans), entre une coalition cléricale et conservatrice appuyée sur la Flandre et gouvernant toute la Belgique sans prendre en compte 60% de ses électeurs qui votaient libéral ou socialiste en Wallonie.

A mon sens, l’affaiblissement de la défense de la Wallonie (transformée souvent en défense des francophones pour encore mieux euphémiser les choses), va de pair avec l’affaiblissement généralisé de la gauche socialiste en Europe avec un Premier ministre français qui, le week-end dernier, s’est fait acclamer par les patrons français du MEDEF, des patrons l’honorant de deux « standing ovations », bien en accord avec le renoncement —là aussi !—du PS français à la défense du socialisme, à la défense de la France et de la langue française que le lâchage du Québec par Sarkozy certes, mais non remis en cause (voire assumé !), par les socialistes au pouvoir en France consacre.

Il y a dans tout combat national une composante démocratique et la gauche européenne, wallonne en particulier, renonce du même mouvement à ses idéaux sociaux et à la démocratie de même qu’à l’internationalisme qui suppose la coopération de nations vigoureuses et non leur destruction avec tout ce que cela signifie de carrément liberticide dans l’Europe néolibérale. Le gaullisme qui n’est d’ailleurs pas à proprement parler de gauche, mais qui était une forme de combat pour l’émancipation, a pu soutenir les intérêts du Québec, manifester discrètement sa sympathie à la Wallonie, conclure avec le tiers monde des accords généreux et équilibrés, refaire de la France un pays respecté dans le monde.

Nous sommes dans un autre temps, partout, au Québec, en Wallonie, en Europe. « L’odeur du monde a changé. » C’est pour cela qu’en tant qu’homme de gauche je ne bouderai pas à une victoire des nationalistes écossais et des nationalistes catalans, persuadé qu’il y a entre l’émancipation humaine, l’émancipation des moins nantis et l’émancipation des nations une solidarité profonde. « Depuis les Cités grecques et même avant » écrivait Péguy « les Cités sont livrées par les riches et défendues par les gueux car les riches n’ont que des biens temporels à perdre, alors que les gueux ont à perdre ce bien : l’amour de la patrie. »

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    4 septembre 2014

    Tout les bons penseurs et les lucides connaissent la définition
    du mot "Tergiverser" Pour le monde des affaires l'expression se
    traduit plus tôt par tourner en rond. L'expression vachère est
    faits ton pie. Pour un électricien s'est branche toi. Et oui, faire l'indépendance du Québec, s'est une business comme les autres.
    J'ai une suggestion pour faire connaître votre site.
    Pourquoi ne pas vendre des cartes de membre à $50.00
    dans un porte folio qui explique votre raison d'être et un autocollant
    qui peut être appliqué sur la vitre arrière du véhicule. On est en
    business où on ne l'est pas. Trouvez un graphiste et trouvez quelqu'un en marketing qui sais ou cela pourrait vous mener.

  • Archives de Vigile Répondre

    2 septembre 2014

    M. Fontaine,
    Même si je trouve ça triste, votre titre est approprié en ce 21e siècle.
    La dernière élection provinciale au Québec en avril dernier a démontré que les jeunes familles à l'aise des banlieues ont délaissé non seulement le PQ mais aussi l'idée de souveraineté du Québec en votant massivement pour le PLQ et la CAQ.
    Il est remarquable aussi de constater que les partis souverainistes que sont le PQ et QS ont fait élire des députés surtout dans des comtés moins favorisés économiquement parlant.
    Là-dessus, il y aurait beaucoup à dire, surtout que beaucoup de gens ont troqué l'identité nationale pour une identité basée strictement sur l'épaisseur de leur portefeuille, cela encouragé par le Système dominant qui tend à diluer les identités nationales, ethniques et culturelles qui constituent pourtant de grandes richesses de l'humanité chacune dans leurs particularités, au profit d'une identité basée strictement sur l'argent.
    Et vous avez raison de constater qu'en ce 21e siècle, la gauche et la droite ne peuvent plus guider la pensée politique aussi sûrement qu'au 20e siècle.
    D'ailleurs, on ne peut qu'être d'accord avec monsieur Yvan Blot, un politicien français considéré de droite, lorsqu'il écrit ceci:
    "L’argent est la cause formelle du système, c’est-à-dire ce qui fixe la norme et motive les actes. Il ne s’agit pas de condamner l’usage de l’argent mais de condamner l’argent comme idole. L’argent ne domine jamais tant que lorsqu’on ignore sa domination : c’est le processus d’oubli de l’être longuement analysé par Heidegger. La domination de l’argent est assurée par l’idéologie de la non discrimination. Celle-ci se montre de façon flatteuse comme voulant assurer l’égalité des hommes mais en réalité, il s’agit de supprimer toute discrimination sauf celle par l’argent afin que l’argent devienne le seul critère sur lequel on juge les hommes. Une société où seule la discrimination par l’argent existe est en réalité monstrueuse, contraire à toutes nos traditions historiques chrétiennes ou nationales. C’est un moyen de détruire l’identité nationale au profit d’un monde matérialiste sans aucune frontière."
    http://archives.polemia.com/article.php?id=4815
    Cet abandon de notre identité et de nos racines n'augure rien de bon. L'ombre des Nostradamus, Malachie et autres qui ont prophétisé pour notre époque, plane vraiment sur le monde actuel, c'est le moins que l'on puisse dire.