Seule l'indépendance du Québec peut contrer l'anglicisation de Montréal

Une bataille perdue d’avance dans le contexte canadien

Langue française — la « dynamique du déclin »

Seule l’indépendance du Québec

peut contrer l’anglicisation de Montréal

Par PIERRE GRAVELINE
Fondée par les Français en 1642 et longtemps considérée comme la deuxième grande ville française du monde après Paris, Montréal − la métropole du Québec et sa véritable « frontière », où se joue dans une large mesure son avenir linguistique, culturel et socio-économique − n’est déjà plus vraiment, aujourd’hui, une ville française. Elle est désormais, dans les faits, une ville « bilingue » qui s’anglicise à vue d’œil et à une vitesse fulgurante.
Une anglicisation irréversible?
Incapable d’assurer son renouvellement démographique par elle-même − le taux de fécondité se situe, les meilleurs années récentes, à 1,8 enfant par femme alors qu’il devrait être à 2,1 simplement pour maintenir la population actuelle −, la nation québécoise s’est tournée vers l’immigration au cours des dernières décennies, espérant ainsi contrer son déclin démographique et répondre aux besoins de main- d’œuvre de ses entreprises. Environ 45 000 personnes immigrantes − près d’un million en 20 ans! − arrivent chaque année, la plupart d’entre elles s’établissant à Montréal. Rappelons que 40% de ces personnes immigrantes arrivent par le biais des programmes canadiens d’accueil de réfugiés et de réunification des familles, programmes sur lesquels le Québec n’a aucun contrôle.
Ni le Canada ni le Québec n’exigeant une connaissance minimale de la langue française comme condition préalable à l’immigration, la moitié de toutes les personnes immigrantes − un demi million en 20 ans! − n’ont aucune notion de cette langue à leur arrivée. 40% d’entre elles ne s’inscrivent à aucun cours de français et, parmi celles qui suivent de tels cours, le tiers abandonne avant la fin. C’est au bas mot plus de 100 000 immigrants allophones qui, chaque décennie, optent dans les faits pour l’anglais comme langue d’usage à Montréal.
N’étant pas souverain, l’État québécois ne peut obliger les immigrants à apprendre le français, en en faisant une condition d’obtention de la citoyenneté. C’est l’État canadien qui accorde la citoyenneté et, à ses yeux, la connaissance de l’anglais suffit amplement. Pour bon nombre de personnes immigrantes qui ne savent pas avec certitude si elles demeureront au Québec ou si elles se déplaceront ailleurs en Amérique du Nord, il paraît préférable, dans ce contexte, d‘apprendre l’anglais et de l’utiliser comme langue de communication.
D’autant plus que l’État québécois n’arrive même pas à offrir, en quantité suffisante et dans des délais convenables, des cours de français aux personnes immigrantes qui le demandent…
D’autant plus qu’il est parfaitement possible de vivre à Montréal en ne parlant que l’anglais…
Les entreprises de moins de 50 employés n’ayant pas l’obligation de mettre en place des programmes de francisation, on y travaille de plus en plus en anglais. Aujourd’hui, près d’un demi million de personnes travaillent principalement dans cette langue à Montréal.
Un « unilingue » anglais peut aisément se faire servir dans cette langue dans la plupart des commerces dont les affiches sont au mieux bilingues. Il peut recevoir tous les services gouvernementaux en anglais. La Charte de la langue française ne s’appliquant ni aux cégeps ni aux universités, il peut suivre sans difficultés des études supérieures en anglais. Mentionnons en passant que le plus grand cégep de Montréal et du Québec est le cégep Dawson, un collège anglais, et que les trois universités québécoises de langue anglaise − McGill, Concordia et Bishop − reçoivent 30% des fonds publics québécois consacrés aux universités et 40% des investissements du gouvernement fédéral canadien dans les universités québécoises, alors que les Québécois dont la langue maternelle est l’anglais représentent 8,2% de la population québécoise. Qui plus est, suite au jugement de la Cour suprême invalidant en 2009 la loi 104 − pourtant adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale du Québec −, il est désormais possible « d’acheter » le droit à l’éducation primaire et secondaire en anglais en inscrivant ses enfants pendant quelques années à une école privée anglaise non subventionnée.
Un « unilingue » anglais peut de surcroît recevoir tous les soins de santé dans cette langue à Montréal où, rappelons-le, la moitié des investissements en cours dans les nouvelles infrastructures de santé de la métropole ira à des établissements de langue anglaise, alors que les Québécois dont la langue maternelle est l’anglais constituent 12,5% de la population du Montréal métropolitain.
Enfin, sur le plan culturel, un « unilingue » anglais a accès à tous les services et tous les produits dans cette langue à Montréal où la majorité des stations de télévision et près du tiers des stations de radio accessibles émettent en langue anglaise. Il n’a pas besoin de participer à la culture québécoise et, de fait, toutes les études montrent qu’il ne la connaît pas et ne s‘y intéresse pas. Soit dit en passant, même les caisses populaires Desjardins et l’Église catholique de Montréal ont désormais choisi l’anglais comme langue de communication avec les personnes immigrantes. Et, comble absolu de « bonheur », un « unilingue » anglais peut « communier » sans traduction avec les grandes équipes sportives de Montréal − notamment le Canadien et les Alouettes − dont les joueurs, à de rares exceptions près, non seulement parlent anglais mais sont incapables de dire un traître mot en français!
Résultat de cette immigration incontrôlée et mal gérée, de l’incapacité de la nation québécoise à franciser un grande partie des nouveaux arrivants, de l’aveuglement, de l’incurie et du laxisme linguistiques et culturels des institutions québécoises et des gouvernements − aussi bien péquistes que libéraux − qui se sont succédés à Québec? La population de langue maternelle française est passée de 61% en 1971 à 50% en 2006 à Montréal. Si ce n’est déjà fait, elle sera très bientôt minoritaire.
Et la langue anglaise devient progressivement, autant que la langue française, la langue d’usage dans la métropole du Québec. Quiconque vit à Montréal peut en témoigner : il devient de plus en plus difficile pour un Montréalais de langue française de travailler et de se faire servir dans sa langue à Montréal. Tous les indicateurs le disent, tous les signes sont là : demain, la langue anglaise y sera dominante.
Cette anglicisation rapide de Montréal se trouve facilitée par le départ vers les banlieues des Montréalais de langue maternelle française. Seulement depuis 1986, quelque 200 000 d’entre eux ont fait ce choix. N’eut été du fait que, de 1961 à 2000, plu de 300 000 Montréalais de langue maternelle anglaise ou immigrants anglicisés ont migré vers le Canada ou les États-Unis, les Montréalais de langue maternelle française seraient depuis longtemps minoritaires dans cette ville.
Devant cette implacable réalité de l’anglicisation de Montréal, combien de temps pourra-t-on maintenir le mythe de la prédominance de la langue française à Montréal d’abord, au Québec ensuite?
Il y eut autrefois une autre grande ville française en Amérique du Nord. Elle s’appelait la Nouvelle-Orléans. Du jour où elle s’est anglicisée, il aura suffi d’une seule génération pour que, dans toute la Louisiane, la langue et la culture françaises s’éteignent, ne subsistant que dans quelques enclaves folkloriques.
Une bataille perdue d’avance dans le contexte canadien
L’anglicisation de Montréal − qui risque d’entraîner à plus ou moins brève échéance celle de tout le Québec − peut-elle être contrée sans que la nation québécoise sorte du carcan canadien et réalise son indépendance politique?
Personne ne peut sérieusement croire que l’actuel gouvernement libéral courra le risque d’indisposer sa base électorale en s’attaquant à ce problème. Mais on peut toujours imaginer qu’un éventuel gouvernement du Parti québécois, manifestant un courage politique dont ce parti n’est pas coutumier, adopte rapidement un plan d‘action dans ce but en modifiant, pour la partie que le Québec contrôle, la politique d‘immigration, en mettant en place des mesures efficaces de francisation, en appliquant les dispositions de la Charte de la langue française aux entreprises de moins de 50 employés, aux écoles privées non subventionnées ainsi qu’aux centres de la petite enfance, aux collèges et aux universités, en limitant l’accès aux services gouvernementaux en anglais aux seuls Québécois dont la langue maternelle est l’anglais, en finançant les systèmes d’éducation et de santé garantis à la minorité anglo-québécoise en fonction du poids démographique réel de cette minorité, en mettant aussi en œuvre des politiques fiscales et d‘habitation pour contrer le départ vers les banlieues des Montréalais de langue maternelle française. On peut même imaginer qu’un gouvernement péquiste dote le Québec de sa propre constitution et établisse une citoyenneté québécoise qui crée, pour qu’une personne immigrante puisse l’obtenir, l’obligation d’apprendre le français.
Il ne fait toutefois aucun doute que la plupart de ces mesures seraient contrées par les actions de l’État canadien, inévitablement contestées devant les tribunaux et soumises en bout de course au jugement de la Cour suprême du Canada qui les invaliderait largement. Combien de secondes de délibérations cette cour prendrait-elle, croyez-vous, avant de déclarer que les règles de la constitution et la citoyenneté canadiennes priment sur celles du Québec?
Tout serait alors à recommencer. Combien de fois les Québécois auront-ils le courage de refaire les mêmes combats, perdus d’avance dans le contexte canadien, avant de se décourager, de se résigner et d’abandonner?
Pour la nation québécoise, aujourd’hui confrontée à la brutale réalité de l’anglicisation de sa métropole, le statu quo politique est porteur de tous les dangers. Seule la réalisation de son indépendance politique peut lui rouvrir les chemins de l’avenir.
Vivre, travailler et créer en français
La diversité linguistique est une des composantes fondamentales de la diversité culturelle qui constitue la plus grande richesse du patrimoine de l’humanité. La Terre, dirait un poète, est un jardin où s’épanouissent d’innombrables fleurs. Qui voudrait d’un jardin où une seule variété fleurirait? Qui voudrait d’un monde où une seule langue et une seule culture auraient annihilé toutes les autres?
La volonté de l’humanité de préserver sa diversité culturelle a été exprimée clairement et solennellement par l’adoption de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles lors de la conférence générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) tenue à Paris en 2005. Loin d’être marginal et ringard, le combat des Québécois pour leur langue et leur culture s’inscrit donc parfaitement, au contraire, dans un grand mouvement mondial tout à fait actuel. Il est terriblement ironique et immensément triste que le Québec − qui, rappelons-le, a été avec la France à l’origine de cette convention sur la diversité culturelle − n’ait pas pu en voter l’adoption à l’UNESCO, son statut de province du Canada le reléguant encore une fois dans les coulisses de l’histoire.
La nation québécoise a la chance et le privilège d’appartenir, par sa langue, à l’une des grandes communautés du monde. Le français est aujourd’hui la langue officielle ou l’une des langues officielles dans près de 30 pays. Elle est l’une des six langues officielles des Nations unies. On estime à quelque 400 millions de personnes le nombre actuel de locuteurs français, réels ou occasionnels, ce qui fait du français l’une des six principales langues aujourd’hui parlées sur la Terre.
Seule la réalisation de son indépendance politique pourra permettre à la nation québécoise d’instaurer vraiment le français comme langue officielle de son État, son parlement, ses tribunaux, ses institutions publiques, langue d’éducation de sa jeunesse, langue de communication de ses citoyens et principale langue de travail.
Les Québécois ne devront ressentir aucun scrupule à agir ainsi comme ils ne devront manifester aucune hésitation à faire de la connaissance du français une condition d’immigration sur leur territoire et une condition d’obtention de la citoyenneté québécoise. Ce faisant, ils ne feront qu’assumer leurs responsabilités à l’égard de toutes les nations qui luttent aujourd’hui pour la préservation de leur langue et de leur culture et contribuer ainsi à la promotion de la diversité culturelle de l’humanité.
La création d’un Québec indépendant et français est non seulement légitime mais elle est tout à fait réalisable. Pour ne citer que deux exemples, si les Danois, avec leurs cinq millions de locuteurs dans le monde, et les Suédois, avec leurs neuf millions de locuteurs au total, arrivent à vivre, à travailler et à créer dans leur langue − ce qui n’a empêché ni Copenhague d’accueillir en 2009 la grande conférence internationale sur les changements climatiques ni IKÉA de s’imposer depuis longtemps comme la plus grande multinationale dans son domaine! −, pourquoi les huit millions de Québécois, appartenant à une communauté de centaines de millions de locuteurs francophones, ne pourraient-ils eux-mêmes vivre, travailler et créer en français dans leur pays?
Devenu indépendant, l’État québécois pourra, de surcroît, exercer pleinement son leadership au sein de la francophonie internationale où il joue déjà, en dépit de l’opposition larvée constante du Canada, un rôle de premier plan. Il pourra en particulier mieux assumer ses responsabilités à l’endroit des autres francophones d’Amérique − nation haïtienne, nation acadienne, minorité franco-canadienne et communauté franco-américaine − en soutenant, avec des politiques plus cohérentes et des moyens plus substantiels leurs efforts d’éducation, de communication et de création culturelle en langue française.
Précisons-le, la création d’un État indépendant de langue française en Amérique du Nord ne constituera en rien une menace pour les droits linguistiques des 11 nations autochtones − Abénakis, Algonquins, Atikameks, Cris, Hurons, Innus (Montagnais), Innuits, Malécites, Micmacs, Mohawks et Naskapis − qui vivent sur son territoire. D’ores et déjà, les droits de ces nations autochtones − qui regroupent quelque 70 000 personnes, c’est-à-dire moins de un pour cent de la population du Québec − sont mieux respectés que les droits des autochtones qui vivent au Canada, aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Suède et dans plusieurs pays latino-américains. Par exemple, le Québec, dont l’Assemblée nationale a officiellement reconnu ces nations en 1985, est la seule de toutes les provinces canadiennes à reconnaître des droits linguistiques explicites aux nations autochtones, tant dans la Charte de la langue française, dans la Loi de l’instruction publique que dans les conventions et les traités signés avec ces nations. Elle est la seule à soutenir réellement l’enseignement des langues amérindiennes dans les écoles primaires et secondaires autochtones. Cela explique que les langues et les cultures autochtones soient toujours vivantes au Québec alors qu’elles sont en voie d’extinction partout ailleurs au Canada et dans la plupart des autres pays. La reconnaissance de leurs droits dans la constitution d’un Québec indépendant ne pourra que contribuer davantage au développement de ces nations.
Un Québec indépendant et français ne représentera pas non plus un danger pour les droits linguistiques de la minorité anglo-québécoise qui, rappelons-le, constitue environ huit pour cent de sa population. Outre le fait qu’ils bénéficient de la force d’attraction mondiale de la langue anglaise et, de par la situation géographique du Québec, d’un environnement culturel nord-américain où l’anglais est et demeurera nettement dominant, les Anglo-Québécois disposent déjà de droits qui font l’envie de la plupart des minorités sur la planète, notamment de la minorité franco-canadienne qui ne peut même pas rêver d’en obtenir autant. Non seulement l’État québécois leur assure-t-il l’usage de leur langue au parlement, dans les tribunaux et dans tous les services publics mais il reconnaît et finance un ensemble impressionnant d’institutions qui leur sont dédiées, qui les protègent de toute discrimination et qui garantissent leur pérennité comme minorité nationale reconnue.
Certes, les Anglo-Québécois devront assumer − ce qu’ils sont nombreux à refuser aujourd’hui − leur statut de minorité. Ils devront accepter de respecter la prédominance du français au Québec, y compris à Montréal, et se résigner à l’intégration des personnes immigrantes à la langue et à la culture de la majorité. Ils devront aussi admettre que l’État québécois corrige cette injustice que constitue le surfinancement de leurs établissements d’éducation et de santé au détriment des institutions de langue française. Mais ils verront leurs droits consacrés à long terme dans la constitution québécoise. Ayant enfin assuré le caractère français du Québec et sa sécurité linguistique, la nation québécoise reconnaîtra avec d’autant plus de bonne grâce leur indéniable apport à son développement.
Enfin, l’instauration du français comme langue officielle du Québec indépendant, et − des centres de la petite enfance aux universités−, comme langue de son système d’éducation, ne compromettra d’aucune façon, bien au contraire, le nécessaire apprentissage d’une deuxième, voire d’une troisième langue, pour les Québécois qui, pour des raisons de travail, de commerce, de culture, de recherche scientifique ou simplement de voyage et de tourisme, doivent communiquer dans leur langue avec leurs collaborateurs ou leurs hôtes étrangers. Les deux principaux partenaires économiques du Québec − les États-Unis et le Canada − étant anglophones, il va de soi que l’enseignement de l’anglais demeurera une priorité de son système d’éducation. Mais le développement des échanges de toutes natures du Québec avec les autres nations qu’entraînera la déclaration de son indépendance politique − ne serait-ce que par l’ouverture d’ambassades dans les autres pays et de délégations dans les institutions internationales − décuplera les occasions pour les Québécois d’œuvrer sur la scène mondiale et donnera une impulsion extraordinaire à l’enseignement et à l’apprentissage au Québec des autres grandes langues de communication que sont, notamment, le mandarin, l’espagnol, l’arabe et le russe.
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Ce texte est publié dans le numéro de janvier 2010 de l’Action nationale.


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