Retrouver le sens du devoir

IDÉES - la polis


«On a tous les droits!» Cette formule apparemment anodine prononcée par un enfant de sixième année (Le Devoir, le 7 décembre) traduit bien les dérapages actuels de la société des droits et libertés.
En accordant toujours plus de droits et de libertés aux individus ces dernières années, il s'est opéré dans les sociétés occidentales un renversement complet de la dynamique des rapports sociaux. Le mouvement d'élargissement sans fin des libertés individuelles amorcé à la fin des années soixante a en effet entraîné la disparition complète de la notion autrefois centrale de «devoir».
Progressistes, nous serions aujourd'hui «libres» et «émancipés» socialement, pour ne pas dire «affranchis», en particulier de nos obligations morales et sociales envers la société. Malheureusement, cette société, fondée sur le sable des droits et des libertés, se fragmente chaque jour davantage sous nos yeux.
Du refus de l'immigrant de s'intégrer à la culture d'accueil à l'élève ne reconnaissant pas l'autorité de l'enseignant, en passant par les difficultés du mariage, c'est toujours l'individualisme institutionnalisé à travers les chartes des droits et libertés et consacré par les tribunaux administratifs qui est en cause, battant en brèche la forme du «devoir» avec l'importance que cette notion revêt pour le tissu social. Dans tous les cas, on invoque son «droit». Mais qu'en est-il de ses devoirs?
Il semble en effet que plus on a de droits, moins on a de devoirs. Ce triomphe du sujet sur la collectivité est, il va sans dire, lourd de conséquences sociales: l'intégration sociale, le civisme, la courtoisie, l'esprit de sacrifice et la reconnaissance de l'autre — valeurs de l'altérité et de la maîtrise de soi — disparaissent rapidement des rapports sociaux et sont remplacés dans les sociétés «libres» par les valeurs individualistes d'un sujet triomphant bardé de droits s'exerçant «malgré» les autres.
Le «droit» à l'éducation
L'école en est un bel exemple. Hormis quelques heureuses exceptions, le devoir traditionnel de reconnaissance des élèves pour les dépositaires du savoir tend à s'amenuiser avec le temps, comme en témoigne le texte du 7 décembre de l'enseignante Hélène Boily. La dissymétrie entre le maître et l'élève s'est volatilisée. On valorise aujourd'hui le tutoiement et d'autres formes de familiarités en classe, de sorte que, lentement, le pli du respect de l'autorité et du civisme chez les jeunes s'est envolé.
Platon croyait que la tyrannie commencerait réellement le jour où les maîtres trembleraient devant leurs élèves. En ce sens, les faits rapportés par Mme Boily et nombre de ses collègues au fil des ans donnent à penser que le futur n'augure rien de bon.
Parallèlement, le principe pédagogique à la mode aujourd'hui est l'ajustement de la matière au «vécu» et au quotidien de l'élève, au lieu d'inciter ce dernier à sortir de lui-même et à s'«élever» à la culture. Pour masquer la pauvre maîtrise des matières de base, on ajuste sans cesse les exigences à la baisse pour «faire passer» le grand nombre, d'où l'apparence de succès. Le nivellement opéré en éducation, s'il peut s'avérer efficace pour contrer certains maux, produit des individus farouchement égaux à eux-mêmes, incapables de se transcender à travers l'«autre» de la culture.
Cette malheureuse symétrie à l'école concerne autant la forme des rapports sociaux que le fond de la matière enseignée. Elle n'est pas étrangère à l'élargissement exponentiel des droits et des libertés individuelles, et au fait qu'on ne tient plus grand compte aujourd'hui des devoirs de l'individu envers les institutions.
Les enfants, faut-il le rappeler, ne sont certes pas insensibles à cette nouvelle fibre sociale. En outre, le système scolaire est aujourd'hui paralysé par des normes et un cadre législatif qui ne lui laissent plus de prise réelle sur l'enfant. L'institution, accablée et affaiblie, doit aujourd'hui fournir à l'élève-roi les services auxquels «il a droit». L'école a, en conséquence, presque complètement évacué la notion de discipline, renvoyant la balle à des parents qui, trop souvent, ont eux-mêmes sacrifié l'autorité sur l'autel de la «liberté» et des rapports égalitaires avec leurs enfants.
Devoir et individualisme
On ne s'en surprendra pas: le sens du devoir est aujourd'hui une notion vétuste dont l'impopularité renvoie précisément au fait qu'elle se situe à l'opposé des valeurs qui régissent le Québec moderne. Contrairement en effet à l'individualisme juridique véhiculé par les chartes des droits et libertés, le sens du devoir repose sur la contrainte sociale et sur le poids historique de la communauté. Or, un grand nombre de Québécois réprouvent aujourd'hui toute forme de contrainte, de devoir ou d'obligation sociale.
On constate enfin que le sens du devoir s'inscrit dans la durée et la médiation culturelle, plutôt que dans l'«immédiateté» qui caractérise aujourd'hui notre rapport au monde. Il exige le sacrifice d'une part des libertés individuelles à la pérennité du collectif: la famille, la culture, l'État. Tout ceci se situe évidemment bien au-delà de ce qu'une société marchande et fragmentée, fondée sur le désir sans limites et la gratification spontanée, valorise.
Le remplacement graduel au cours des quarante dernières années du sens du devoir et des responsabilités par les droits et les libertés s'est accompagné d'une perte de sens, d'unité et de maturité au Québec dont la conséquence à terme ne peut être que la fracture sociale et le relativisme culturel.
Il ne reste alors qu'à souhaiter que les Québécois retrouvent collectivement le sens du devoir envers les institutions traditionnelles avant que le marché et les actions en justice ne deviennent pour eux les deux seuls moyens de régulation sociale, et que ne soit parachevé l'atomisme sociétal auquel le libéralisme les convie.
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Alexis Cossette-Trudel, Candidat au Ph.D. en sciences des religions et doctorant en sémiologie à l'UQAM


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