Québec a donné naissance à un continent

Lieu, date et nom décrivent la réalité d'aujourd'hui et d'hier

Québec 2008 - l'art de détourner le sens la Fête


Québec fête en 2008 l'érection, par Champlain, de l'Abitation sur les bords d'un grand fleuve. De là découle matière à se souvenir comment des lieux et des dates racontent une histoire. Bienvenue en Amérique française.
Si c'est l'esprit d'un carnaval qui est retenu pour souligner un événement, il faudra comprendre que ce sera la fête et que tout souci commémoratif sera sacrifié aux besoins de l'animation urbaine. Alors, dans plus d'un lieu et plus d'une fois, le succès se mesurera au nombre de personnes rassemblées pour la tenue d'une activité. Dans le monde du spectacle, ainsi vont les choses.
En 2008, la ville de Québec en est à sa quatre centième année d'existence. Il aurait été possible de profiter de l'occasion pour raconter comment des gens venus d'un autre continent, partant de ce qui n'était au départ qu'une bourgade, se sont lancés à l'assaut de terres qu'ils ne connaissaient point pour lentement, remontant d'abord un fleuve, trouver des lacs et, par portages successifs, descendre un autre fleuve, appelé aujourd'hui Mississippi, et fonder un autre établissement, l'actuelle Nouvelle-Orléans, puis ont poursuivi vers l'ouest jusqu'aux Rocheuses et ainsi fait que ce nouveau continent, aujourd'hui nommé Amérique du Nord, était alors dit français, sa partie anglophone se limitant à un secteur d'une côte, celle de l'Atlantique, quand les Espagnols, eux, régnaient sur un golfe et un autre océan.
Cette histoire est celle d'une «épopée» qui s'est poursuivie par une résistance, imposée par une conquête, et aujourd'hui encore leurs descendantes et descendants se déclarent différents dans ce coin de monde qu'un capitalisme à l'anglaise a finalement modulé. On aurait alors raconté comment un État vit au coeur d'autres États. Cela a été en partie illustré d'ailleurs à la Grande Bibliothèque du Québec par une exposition, Ils ont cartographié l'Amérique, dont les cartes sur les murs décrivaient comment un territoire, ici immense, a été colonisé. Et, sous-entendue, l'expansion «blanche» laissait de moins en moins de place à ceux qui vivaient là au temps des «découvertes», ceux qu'on appelle ici les Premières Nations.
Arrêts successifs
Les premiers organisateurs de l'événement qui a pour nom le 400e de Québec ont choisi une autre voie. Ils étaient heureux de faire savoir que la Céline nationale arrêterait sa tournée dans la Vieille Capitale, comme elle le fit depuis par trois fois à New York, et qu'un membre des légendaires Beatles ferait de même. Pourquoi pas? Sur la planète Occident, le vedettariat établit l'importance des villes: Toronto, la Ville reine, ne s'est-elle pas réjouie de voir que les Stones considéraient qu'elle était suffisamment digne pour justifier un arrêt un soir?
À une autre occasion, ce sont de grands voiliers qui, comme en 1984 où on soulignait un 450e cette fois, celui de la venue d'un Jacques Cartier en terre d'Amérique, donc une traversée de l'Atlantique, serviraient à montrer qu'il y avait une route ouverte qui menait de l'Europe vers ce futur Canada. Et de ne point trop insister sur d'autres épisodes qui établissent comment des pêcheurs bretons fréquentaient alors déjà les «sauvages» ou encore comment une cohabitation a été souvent difficile, même après la Grande Paix de 1701.
Une géographie autre
Tous les participants à la fête n'ont cependant pas trébuché en planifiant leur participation au festival du 400e. Un fils de la place a ainsi réussi à faire se conjuguer l'histoire et le spectaculaire. Robert Lepage, qui avait déjà démontré son amour pour sa ville, une fois en faisant dans un film le rappel d'une autre pellicule, celle du Hitchcock de I Confess, de 1952, ce Lepage a fait projeter sur des silos un Moulin à images qui montre comment des personnes se sont adaptées et ont ainsi transformé un lieu à la géographie spécifique.
D'autres auraient pu, comme lui, raconté comment fut aménagé un territoire, ou combien il a fallu d'accommodements pour vivre en harmonie malgré les barrières diverses, les plus imposantes ayant souvent été politiques, linguistiques ou religieuses, et aussi quel génie il fallait pour inventer un nouveau territoire. Et il y avait les gens d'ici à mettre en scène, ceux qui, comme le disait déjà Vigneault, «parlent souvent pour ne rien dire».
Nommer les choses
Un lieu, ce n'est pas seulement un point sur une carte, souligné par une avalanche de chiffres qui le décrivent: un lieu est aussi l'incarnation de la mémoire du temps. Et au temps où on valorisait l'expérience, plus que la seule innovation, il faisait bon vieillir. Et les vieilles pierres, celles qui ailleurs ont permis la construction de cathédrales, étaient trouvées dignes de figurer comme sujets de plus d'une histoire, cette dernière pouvant être petite ou grande.
Une date, ce n'est pas non plus qu'un seul jour de plus sur un calendrier: une date situe aussi le moment où des lieux ont pris forme. Il est alors agréable de mettre ou remettre en mémoire comment des difficultés ont pu être renversées et comment une défaite est plus tard devenue une conquête.
Un nom, ce n'est pas qu'une appellation distincte: un nom raconte des origines. Et de dire que ce que Champlain et ses compagnons, et plus tard d'autres descendances, ont fait, c'est permettre de démontrer qu'au long des siècles l'américaine Québec n'a jamais coupé le fil avec l'européenne France et que la Nouvelle-France, plus tard Bas-Canada avant d'être tout simplement Québec, a toujours dit avec orgueil: «Je me souviens».
Québec en mémoire
Et, à partir de Québec, que ce soit à Tadoussac ou Trois-Rivières ou Montréal et en de multiples lieux, une nation a pris forme: une fête est l'occasion d'un retour vers les origines et un bon prétexte donné pour habituellement réunir la famille, si petite ou si grande soit-elle. Et d'actualiser alors ce qu'on oublie dans le rythme quotidien des jours.
Une autre saison encore, et c'en sera fait de ce quatre centième. Les hommes politiques seront alors retournés vers les affaires courantes, l'industrie touristique aura établi son bilan et les bons citoyens s'inquiéteront encore du sort que le temps leur réserve. On peut toutefois poser une question: de ce 400e, qu'est-ce que les gens de et du Québec garderont en mémoire?


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