Quand la diaspora appelle Israël à la raison

"Libérez Gaza" - 1ère Flottille humanitaire - le "Mavi-Marmara" -



Paris — L'ambassade française de Tel-Aviv ne pouvait pas choisir un moment plus dramatique pour organiser une conférence sur la démocratie en Israël. Alors que l'émoi provoqué par la mort de neuf personnes pendant l'arraisonnement d'une flottille d'aide humanitaire à destination de Gaza n'était toujours pas retombé, s'achevait hier à Tel-Aviv une rencontre controversée intitulée «La démocratie et ses nouveaux défis».
Soutenue par le quotidien de gauche israélien Haaretz et son homologue français Libération, l'événement rassemblait plusieurs signataires du non moins controversé appel JCall. Cet Appel à la raison des Juifs européens (European Jewish Call for Reason) a provoqué depuis un mois une polémique sans précédent dans la communauté juive européenne.
«C'est très nouveau que les Juifs de la diaspora, et en particulier les Juifs européens affirment non seulement leur volonté, mais leur devoir d'intervenir dans la solution du conflit israélo-palestinien», disait hier le journaliste de la télévision israélienne Joav Toker rejoint à Tel-Aviv, où il participait à la conférence. «Auparavant, la diaspora se contentait de donner des conseils. Cet appel vient consolider le camp de ceux qui croient à un État palestinien et souhaitent une intervention des États-Unis.»
Hier, à Tel-Aviv, l'un des signataires et porte-parole du JCall, l'écrivain Bernard-Henri Lévy qui clôturait la conférence, voulait voir dans les tragiques événements de la veille une raison de plus d'avoir signé cet appel. Il permet de dissocier «le soutien sans faille à Israël et la critique, nécessaire, des mauvaises actions d'un mauvais gouvernement», écrivait-il sur son blogue.
Cet appel lancé au début du mois de mai veut faire entendre la voix critique des Juifs européens, et notamment français. Il a été signé par des partisans de longue date d'Israël comme le philosophe Alain Finkielkraut, l'historien Pierre Nora, l'écrivain Pascal Bruckner, le psychiatre Boris Cyrulnik et le député européen Daniel Cohn-Bendit. Il dénonce tout particulièrement «la poursuite ininterrompue des implantations en Cisjordanie» qui est qualifiée de «faute morale». Les signataires, que personne ne peut soupçonner de ne pas soutenir Israël, en appellent à une action des États-Unis et de l'Europe afin d'imposer un règlement pacifique. Selon eux, la politique actuelle du gouvernement de Benjamin Nétanyahou met en danger la survie même d'Israël, tel que rêvé par ses pères fondateurs.
Une autre voix
Après avoir été présenté au Parlement européen le 3 mai dernier, l'appel a recueilli plus de 6000 signatures de Juifs européens. Il s'inspire d'une initiative semblable lancée par les Juifs américains pendant la dernière campagne présidentielle: JStreet. Cet appel voulait faire entendre la voix des Juifs démocrates proches de Barack Obama face à l'influent lobby israélien, plus proche du Likoud.
L'un des principaux initiateurs de l'appel européen, l'ancien ambassadeur israélien en France Élie Barnavi, voit dans le drame entourant l'arraisonnement récent d'une flottille d'aide humanitaire, un événement qui ne profitera qu'aux extrémistes de part et d'autre. C'est justement ce que veut éviter le manifeste, dit-il. «Nous savions que les réactions à l'appel seraient virulentes, mais nous ne nous attendions pas à autant d'appuis, a-t-il déclaré au Devoir. La situation est urgente. Nous ne pouvons plus nous permettre de ne faire entendre qu'une seule voix. Si nous ne faisons rien, l'État d'Israël court à sa perte.»
Membre du Parti travailliste, Barnavi milite depuis longtemps pour une intervention américaine musclée dans le conflit israélo-palestinien (voir l'entrevue qu'il nous accordait le 13 octobre dernier). Selon lui, il est encore temps pour Obama de faire entendre sa voix et de forcer Israël à stopper la colonisation et à négocier.
En Europe comme en Israël, les critiques de l'appel ne se sont pas fait attendre. Un contre-appel intitulé Raison garder a recueilli plus de 10 000 signatures, dont celles des philosophes Pierre-André Taguieff et Shmuel Trigano. Le Consistoire central de France a exprimé son «profond désaccord». Selon la plus ancienne institution juive de France, il est «pour le moins léger» d'accuser Israël de faute morale alors qu'elle est la seule démocratie de la région et l'un des rares États du monde menacés d'élimination. Le premier ministre Benjamin Nétanyahou a déclaré au quotidien Le Figaro que les signataires du JCall «s'égaraient».
Réveiller la gauche
Mais l'appel des Juifs européens pourrait contribuer à réveiller une gauche israélienne souvent réduite au silence depuis les attentats terroristes de la seconde Intifada. Plusieurs écrivains, comme Abraham Yehoshua et Avishai Margalit, ont encouragé l'initiative. «Les meilleurs amis d'Israël ne sont pas forcément ceux qui refusent de critiquer sa politique», a déclaré l'ancien député de gauche Yogi Sari (Maretz). «Les négociations de paix peuvent traîner jusqu'à la fin des jours sans une intervention extérieure», déclarait l'historien Zeev Sternhell au magazine Marianne. Cet appel est d'autant moins passé inaperçu que la France de Nicolas Sarkozy, contrairement à celle de Jacques Chirac, est plutôt écoutée en Israël, dit Joav Toker.
Élie Barnavi, qui n'a pas signé l'appel puisqu'il est israélien et non pas membre de la diaspora, veut maintenant passer à une étape supérieure. «Cet appel est là pour rester, dit-il. Il doit devenir une institution avec un budget et des porte-parole. Il n'y a pas de raison de ne pas faire entendre une autre voix.» Un grand rassemblement populaire pourrait avoir lieu à Paris en octobre prochain. Des signataires ont même souhaité qu'une initiative semblable prenne forme chez les intellectuels arabes. À quand un JCall de la diaspora arabe?
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Correspondant du Devoir à Paris


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