Pourquoi le Canada est en Afghanistan

17. Actualité archives 2007

De ma petite île de la côte ouest, j'attends depuis des mois que quelqu'un à Ottawa révèle la vraie raison pour laquelle les troupes canadiennes sont en Afghanistan. Nos militaires ne sont pas là pour construire des écoles ni pour lutter pour les droits des femmes. La raison qui explique la présence de nos soldats en Afghanistan, c'est le pétrole.
Au début, j'ai placé mes espoirs dans le NPD, un parti dont la plupart des partisans s'opposent viscéralement à quelque guerre que ce soit. Beaucoup d'observateurs politiques ont constaté que leur chef, Jack Layton, a choisi de préconiser le retrait immédiat des troupes afin de court-circuiter les propositions plus radicales formulées au dernier congrès de son parti. Depuis lors hélas, les députés néo-démocrates n'ont pas milité énergiquement en faveur d'un retrait, par déférence envers ceux qui croient que le Canada doit aider à reconstruire l'Afghanistan, une tâche impossible à réaliser sans que la sécurité ne soit assurée.
J'ai également misé sur la CBC, dont la politique rédactionnelle préconise qu'«un terroriste pour les uns est aussi un combattant pour la liberté pour les autres». Après avoir passé des heures innombrables à scruter à la loupe les motivations poussant le président George W. Bush à faire la guerre à l'Irak, j'ai supposé que le réseau ferait de même pour expliquer notre participation guerrière en Afghanistan. On a plutôt préconisé un élément de promotion, comme on le fait pour couvrir le hockey international, ce qui, après réflexion, ne doit guère surprendre, considérant que la CBC a besoin de l'appui des Canadiens pour son financement.
Cela étant, le problème le plus fondamental, c'est que les opposants à la guerre en Irak sont devenus tellement obsédés par la personnalité de M. Bush qu'ils ont passé sous silence l'intervention de l'ancien président Bill Clinton, qui a invité à plusieurs reprises le Canada à rester en Afghanistan. Même la décision récente de M. Bush d'augmenter le nombre de soldats américains en Afghanistan - à la suite des pressions des démocrates au Congrès - n'a pas permis de mettre en lumière le fait que le Canada et quelques alliés de l'OTAN font la guerre de l'Amérique. Tout comme l'ancien premier ministre Jean Chrétien avait envoyé des soldats canadiens pour évincer les talibans, en 2001, les démocrates maintiennent que l'Afghanistan est le bon endroit pour combattre ceux qui sont derrière les attaques du 11-Septembre et que l'Irak n'a rien à voir avec ce conflit.
En toute justice pour les adversaires de l'intervention canadienne en Afghanistan, plusieurs obstacles se dressent pour empêcher les Canadiens de comprendre pourquoi nos troupes sont vraiment en Afghanistan. De nos jours, un politicien qui dit ce qu'il croit vraiment - comme le ministre de la Défense Gordon O'Connor lorsqu'il a affirmé que nous étions en Afghanistan pour riposter contre les attaques du 11-Septembre - est perçu comme un gaffeur. Et le fait d'avoir trompé le public, comme l'ont fait Pierre Trudeau avec le gel des salaires et des prix en 1976 et Stephen Harper avec les fiducies de revenu cette année, reste acceptable tant et aussi longtemps que c'est votre parti politique qui l'avance.
On doit admettre que le gouvernement Harper a été assez habile pour opacifier la question en accumulant les sondages. Il y a longtemps que le premier ministre évoque la «guerre contre le terrorisme», une expression utilisée même par la leader démocrate à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, pour décrire la guerre en Afghanistan. Pour sa part, le ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay, donne de plus en plus l'impression d'avoir prolongé ses responsabilités de l'Agence de la promotion économique du Canada atlantique jusqu'à la République islamique de l'Afghanistan.
Soyons clair: dire que le pétrole est la raison qui explique pourquoi nos troupes sont en Afghanistan ne rend pas leur présence illégale ou même illégitime, et ce n'est pas une raison non plus pour ne pas espérer leur victoire. Mais les Canadiens ont le droit de savoir pourquoi leurs fils et leurs filles font face à la mort et au démembrement dans une guerre sale contre un ennemi qui se réjouit quand des civils innocents meurent. Leurs tactiques incluent des kamikazes, les nôtres prônent plutôt la reconstruction dans le but de gagner le coeur et l'esprit des Afghans et ainsi augmenter les appuis au gouvernement Karzaï, afin que ni Oussama ben Laden ni ses successeurs ne trouvent refuge en Afghanistan.
Voici comment tester ma proposition. Pensez-vous, cher lecteur, que les Américains feraient attention à celui qui gouverne l'Arabie saoudite - que ce soit Ben Laden ou le roi Abdullah - si son produit national principal était la tomate? (Quant à savoir si Ben Laden serait intéressé à régner dans de telles circonstances, c'est une autre bonne question, j'en conviens.) Mais voilà, croyez-vous que les Américains auraient maintenu leur présence militaire et diplomatique au Proche-Orient et dans le golfe Persique, depuis que les Anglais se sont retirés après la crise de Suez, si cette région n'était pas celle des grands réservoirs de pétrole? Et s'il y avait moins d'Américains et moins du pétrole dans cette région, pensez-vous qu'Oussama ben Laden aurait déclaré la «guerre» à l'Amérique du président Bill Clinton dans sa fatwa de 1998 et que 2972 personnes auraient perdu la vie, au matin du 11 septembre 2001?
Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.
nspector@globeandmail.ca


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