LIBRE OPINION

Polytechnique, il y a 25 ans: ce qui reste

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Entre le souvenir, l'angoisse, et l'espoir

Je ne sais pas pourquoi les commémorations du massacre de Polytechnique me touchent autant. Le 6 décembre 1989, je n’étais pas née. Je n’ai pas assisté à l’horreur du moment ni ressenti l’onde de choc après. Pourtant, chaque année, lorsqu’on commémore la tragédie, j’écoute et lis attentivement les témoignages de survivantes ou des proches des victimes et ressens le même vertige. Une douleur sourde me prend à la gorge. Les mots manquent.

Je pense à toutes les femmes qui ont pris et prennent encore leur place, qui parlent, qui brassent tout, qui refusent d’être « deuxièmes », et qui ont mille fois raison de le faire. Je pense à ma mère, à mes collègues de classe, à mes amies, à mes modèles. Je me dis qu’il n’y en a aucune et qu’il n’y en a jamais eu une qui méritait qu’on lui laisse croire le contraire, ne serait-ce qu’une seconde.

Je me dis aussi que nous avons le devoir de nous souvenir. Cette tragédie représente sans doute un moment charnière pour l’histoire des femmes, au Québec. Pour plusieurs, notamment au sein du mouvement féministe, il y a eu un « avant » et un « après » Polytechnique. Je n’ai évidemment connu que l’après, mais j’ai bien écouté mes aînées. On n’a pas le droit de laisser cet événement derrière sans le nommer pour ce qu’il a été : un massacre misogyne. Un désenchantement brutal, juste au moment où on croyait pouvoir crier « victoire ! », ou presque, dans la lutte pour l’égalité des sexes…

Je vois les commémorations de Polytechnique comme une occasion de dresser des bilans. Or, force est de constater que, 25 ans plus tard, la violence faite aux femmes n’a pas besoin de la démence d’un seul homme pour continuer à marquer notre société. Il y a ces femmes autochtones qui disparaissent dans l’indifférence. Il y a ces dizaines de milliers d’agressions sexuelles passées sous silence. Il y a toutes ces femmes qui encaissent les coups et les insultes de la personne censée les aimer. Il y a celles qui s’en sortent, mais aussi celles qui y laissent leur peau. La misogynie est toujours en latence, sous le fin vernis de la bien-pensance et du discours de l’égalité formelle. Et apparemment, elle se porte très bien.

Le contrôle des armes à feu

Plusieurs survivantes et proches de victimes de Polytechnique sont aujourd’hui engagés dans la lutte pour le contrôle des armes à feu, notamment à travers le regroupement Poly se souvient. Il faut saluer cet engagement. Rappelons que le gouvernement conservateur est en passe d’assouplir la réglementation portant sur la délivrance et la possession d’armes, avec le projet de loi C-42, qui facilitera notamment l’accès aux armes d’assaut. Ces armes n’ont tout simplement pas leur place entre les mains des citoyens. Ce projet de loi survient moins de deux ans après la Loi sur l’abolition du registre des armes d’épaule. Bien que, selon Statistiques Canada, le nombre de meurtres par balle ait diminué au Canada dans les dernières années, le relâchement du contrôle des armes orchestré par le gouvernement Harper est inquiétant. De plus, cette lubie d’accès aux armes n’est guère plus qu’un calque absurde la culture historique et constitutionnelle américaine. Transposé dans le contexte canadien, ça n’a aucun sens. Rien de patrimonial ou d’historique, que de l’idéologie. Or, il y a gros à risquer. Trop gros à risquer.

Néanmoins, si la lutte pour le contrôle des armes à feu est importante et nécessaire, je ne peux m’empêcher de rappeler ceci : la violence faite aux femmes, au Canada, s’exerce largement plus à coups de poing et de mot qu’à coups de feu. Si on veut tirer une leçon complète et sincère de la tragédie de Polytechnique, je pense qu’il ne faudrait surtout pas l’oublier, dans la foulée des commémorations.


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