On se calme!

Les médias ont-ils alimenté la crise des accommodements raisonnables?

9417181d74d88c12de5ef8078c4bce87

Commission B-T: le rôle des médias

Voilà, c'est fini. Enfin presque. La «crise des accommodements raisonnables» s'achève avec la publication d'un imposant rapport-diagnostic rendu public hier par la commission Bouchard-Taylor. En gros et en somme, le document propose tout bonnement d'ajuster la mécanique d'intégration à la québécoise patiemment construite au cours des dernières décennies, et qui a largement fait ses preuves malgré quelques ratés.
Mais que s'est-il passé exactement? Comment en sommes-nous arrivés à ce psychodrame collectif qui a forcé la mise en place d'une commission de consultation où ont finalement été déposés 900 mémoires, ce qui en fait une des plus importantes de l'histoire récente du Québec?
«Après une année de recherches et de consultations, nous en sommes venus à la conclusion que les fondements de la vie collective au Québec ne se trouvent pas dans une situation critique, résume clairement une des toutes premières phrases du rapport dévoilé hier. Nos travaux ne nous ont pas permis de constater une hausse importante ou soudaine des ajustements ou des accommodements consentis dans les institutions publiques. Nous n'avons pas constaté non plus que le fonctionnement normal de nos institutions aurait été perturbé par ce type de demande.»
La fine et complexe analyse multiplie l'examen des raisons de cette déraison. La vague des accommodements a par exemple fait craindre pour l'héritage de la Révolution tranquille, notamment l'égalité entre les hommes et les femmes et la laïcité. Seulement, le rapport ne peut s'empêcher de revenir sur l'emballement médiatique et le phénomène de la rumeur publique, qui ont largement contribué à amplifier la «crise des perceptions».
Le coprésident Charles Taylor a tout de même affirmé haut et fort que l'exercice d'autocritique nationale avait largement valu la peine. «Je voudrais dire ça aux Québécois: il y a peu de sociétés dans le monde où les gens sont prêts à entendre les autres», a lancé le philosophe dans sa déclaration la plus émotive, pendant la conférence de presse d'hier midi. Il a commencé sa réponse en anglais et est passé au français spontanément, comme pour mettre encore plus l'accent sur le coup de plumeau. «Des amis européens sont venus ici pendant les travaux et ils m'ont répété qu'ils n'auraient jamais pu faire le même exercice dans leur société. [...] On a écouté et on a appris à se comprendre.»
Un paradoxe
Son collègue à la coprésidence, Gérard Bouchard, avait préalablement synthétisé les travaux en mettant l'accent sur l'importance du contexte dans lequel a germé la crise: «C'est un peu paradoxal de le formuler comme ça, mais s'il n'y a pas eu de crise dans la pratique des accommodements, il y a eu une crise dans la perception de cette réalité.» Une image toute faite vaut mille maux.
Qu'on en juge. Une équipe de recherche de la commission a recensé 73 cas d'accommodements médiatisés au cours des 22 dernières années. Or 55 % d'entre eux (40 cas) l'ont été au cours de la seule période allant de mars 2006 à juin 2007. La meute cherchait des lapins et les a levés.
Plus étonnant encore, dans 15 cas sur 21 (de la nourriture certifiée casher aux vitres givrées du YMCA de l'avenue du Parc), il existait des «distorsions importantes entre les perceptions générales de la population et la réalité des faits» tels que la commission a pu les reconstituer.
Le rapport ménage les susceptibilités en ne nommant jamais les médias en cause dans tel ou tel dérapage -- un oubli corrigé dans le volumineux rapport de recherche des experts intitulé «L'invention d'un débat», disponible en ligne. Ironiquement, hier matin, le huis clos avait lieu dans le tout nouveau, tout beau salon Quebecor du Monument-National.
Reposons donc clairement la question: est-ce encore une fois la faute des médias? «Durant toutes nos consultations privées et publiques, répond le rapport, ils ont été sans cesse blâmés pour avoir cédé au sensationnalisme, pour avoir amplifié, déformé, sélectionné, pour avoir manqué à leurs responsabilités, en semant la division, en accentuant les stéréotypes, en excitant l'émotivité, en creusant les clivages Eux-Nous, en incitant à la xénophobie.» L'analyse nuance la critique en rappelant «la diversité notable dans le travail des reporters et celui des chroniqueurs, ainsi qu'au sein de ce dernier groupe».
N'empêche, le chapitre 3 portant sur les «perceptions et réalités des accommodements» conclut qu'il n'y aurait vraisemblablement pas eu de crise des accommodements si les faits avaient été rapportés autrement et plus correctement. «La principale raison pour laquelle nous retenons cette hypothèse est la suivante: la jonction ne se serait sûrement pas faite aussi aisément entre les dérapages du côté du discours sur les accommodements et ce qui se passait en parallèle à l'échelle sociétale (les inquiétudes identitaires, le questionnement sur l'intégration, la quête des repères, le déclin du catholicisme, la déstabilisation entraînée par la mondialisation, les incertitudes qui pèsent sur la langue française... ). Bien sûr, il y aurait toujours eu l'érouv, le kirpan, le foulard musulman et la souccah -- mais qui voudrait croire que ces seules affaires -- et quelques autres -- auraient tourné aux psychodrames? C'est la conjugaison des problèmes inhérents aux deux trames, favorisée par des excès médiatiques, qui a fait basculer les choses.» Et pan.
Les deux présidents, le sociologue Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor, ne ménagent pas non plus leur monde. Ils notent au passage la «relative absence» de la classe intellectuelle «en général» dans ce grand débat public. Le silence des intellectuels a souvent répondu au cafouillage des médias.
Un bloc complet de recommandations porte finalement sur l'idée de «l'apprentissage de la diversité», dans les médias comme dans la société. C'est là que le Conseil de presse, l'organisme chien de garde des réputés chiens de garde, en prend pour son rhume.
«On note que, dans la crise des accommodements, certains membres des médias se sont jugés beaucoup plus sévèrement que ne l'a fait le Conseil de presse, très indulgent en l'occurrence, dit le rapport. Cet organisme devrait s'en justifier auprès du public et fournir l'assurance d'un regard plus critique dans l'avenir.»
Il y en a aussi un peu pour les médias eux-mêmes. «Leur pouvoir considérable en fait un puissant levier d'intégration aussi bien qu'un fabricant très efficace de stéréotypes», dit alors le texte. Il ajoute cependant que les journalistes auraient avantage à mieux être formés à la réalité interculturelle et que les salles de presse devraient s'ouvrir davantage aux reporters issus des minorités ethniques. Le petit amphithéâtre qui accueillait hier la conférence de presse en faisait la démonstration par l'absurde, avec sa salle intégralement blanche, ou presque...


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé