Mario Dumont 1, Jean Charest 0

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor



C'est un lieu commun, depuis la dernière élection provinciale, que d'affirmer que le succès de Mario Dumont provient en grande partie de sa prise de position sur les accommodements raisonnables. Bien qu'aucune enquête empirique n'ait encore prouvé ce rapport de cause à effet, il est troublant de constater que la montée des intentions de vote en faveur de l'ADQ correspond bel et bien à l'entrée en scène de son chef dans le débat portant sur la place des minorités au Québec.
La prise de position de Mario Dumont est une nouveauté dans le débat politique des dernières années. La règle chez tous les partis voulait, jusqu'à tout dernièrement, qu'il y ait silence sur la question identitaire. En effet, depuis le référendum de 1995, cet enjeu a été délaissé par la plupart des acteurs politiques: le Parti québécois par repentance pour les tristes propos de Jacques Parizeau, le Parti libéral parce qu'il a toujours pensé la question identitaire en opposition au Parti québécois (faute d'adversaire, il s'est retrouvé sans parole), enfin la gauche radicale parce qu'elle n'a traditionnellement pas de position sur ce sujet (les enjeux identitaires n'étant pour elle que des épiphénomènes des luttes économiques). Mario Dumont a donc pu facilement occuper un terrain laissé vacant par ses adversaires. J'aimerais m'intéresser à la réaction du Parti libéral devant ce coup de force.
La première réaction de Jean Charest fut de refuser le débat politique. Il a préféré que la question soit réglée dans le calme, la sérénité et la neutralité par des arbitres impartiaux et compétents: ce fut l'annonce de la commission aujourd'hui nommée Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles.
La deuxième réaction est venue récemment à l'occasion du congrès des jeunes libéraux, où Jean Charest a fustigé les dernières positions de Mario Dumont sur l'immigration tout en réaffirmant sa volonté de défendre l'immigration au nom de la croissance et de la tolérance. Bien qu'inspiré par la sagesse et la raison, la position de Jean Charest semble une double erreur à la fois pour l'avenir du Parti libéral, mais aussi pour l'ensemble des Québécois.
D'une part, le premier ministre ne semble pas prendre la mesure de l'importance de la question identitaire dans la population. D'autre part, il refuse de répondre à ce problème par le débat politique. Il est impératif que la question de l'identité ne soit pas laissée aux tribunaux ou aux intellectuels. Les Québécois ont besoin que les politiciens viennent leur donner des repères sur cette épineuse question.
À quoi peuvent bien servir les politiciens s'ils sont incapables d'articuler la moindre conception de ce que représente l'identité québécoise pour eux? Si une réponse existe à la question identitaire, si cette réponse a pour vocation d'être acceptée par tous, elle doit être le résultat d'une discussion politique. Par conséquent, en refusant de prendre part au débat, en n'assumant aucun leadership en matière identitaire, le Parti libéral est voué à perdre une grande partie de son électorat en faveur de l'ADQ.
Les dirigeants libéraux ne semblent pas avoir pris conscience de l'importance de la demande de discours identitaire. Un peu partout en Occident, les populations ont manifesté des inquiétudes quant aux divers effets de la mondialisation: uniformisation des cultures, augmentation de l'immigration, apparition de nouveaux intégrismes religieux, par exemple. Cette angoisse, par rapport à ces réalités, s'est traduite chez plusieurs personnes par un repli sur soi et un besoin de redéfinir ou de réaffirmer les valeurs de leurs communautés d'appartenance.
À titre d'exemple, les récentes présidentielles françaises ont montré que le public avait soif d'entendre les politiciens prendre position sur la question identitaire. En effet, tant Nicolas Sarkozy à droite que Ségolène Royal à gauche ont su occuper l'espace politique en parlant de leur vision de l'identité française. En partie pour les mêmes raisons qu'ailleurs en Occident, il était inévitable que le Québec, où l'enjeu identitaire est traditionnellement très fort, fasse l'expérience chez une très grande partie de sa population de cette inquiétude et ce besoin de réaffirmer ses valeurs.
Pour le moment, seul Mario Dumont donne satisfaction aux Québécois. Cela est fort dommage parce que sa position repose sur un conservatisme réactionnaire dont on peut douter qu'il aide à préparer l'avenir et à être à la hauteur des défis qui nous attendent en matière d'immigration et de tolérance par rapport au pluralisme culturel. Si les libéraux refusent de prendre position politiquement sur la question identitaire, le plus rapidement possible, ils paieront leur inaction en comtés à la prochaine élection et les Québécois verront l'espace identitaire abandonné aux forces conservatrices.
Le défi est donc double pour le parti de Jean Charest: repenser le discours identitaire à partir des valeurs libérales et fédéralistes et bloquer à Mario Dumont l'espace politique qui lui donne pour le moment sa force politique et sa légitimité aux yeux des Québécois.
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Benjamin Bélair, Professeur de philosophie au collège Montmorency


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