"Les Enfants de la loi 101"

Loi 101 - 30e anniversaire - Adoption de la loi 101

De purs produits de la loi 101
Lisa-Marie Gervais
Le Devoir, samedi 25 août 2007
Un documentaire présente les témoignages et réflexions des premiers enfants immigrants ayant fréquenté l'école lors de l'entrée en vigueur de la loi 101
Sans être une «pure laine», Anita Aloisio est plutôt un pur... produit de la loi 101. Cette Québécoise, née à Montréal d'immigrants italiens, a fait son entrée à l'école primaire en même temps que prenait effet la désormais célèbre loi qui obligeait les enfants des nouveaux arrivants à fréquenter l'école en français. Trente ans plus tard, à travers un documentaire intitulé Les Enfants de la loi 101, Anita Aloisio a senti le besoin de revenir sur ce contexte social houleux qu'une loi controversée a révolutionné.
«Ça a changé ma vie dans le très bon sens, même si ç'a été difficile», raconte cette nouvelle maman aujourd'hui âgée de 36 ans. «Pour un enfant de cinq ans, pris dans un conflit linguistique qui n'est pas le sien, être obligé de parler une langue qu'il ne comprend pas, ça peut faire peur. D'autant que les professeurs de l'époque n'étaient pas préparés à cette avalanche d'enfants qui avaient des besoins très spécifiques.»
Pourtant, l'apprentissage d'une nouvelle langue pour une enfant d'immigrant n'est jamais facile, que ce soit en Allemagne, aux États-Unis ou en Chine. En quoi l'obligation d'apprendre le français au Québec rendait-elle la tâche plus ardue? «Quand on arrive dans une province qui elle-même est en train de vivre une crise identitaire, politique et linguistique et qui est en train de s'affirmer, ce n'est pas la même chose que d'arriver aux États-Unis, par exemple, souligne-t-elle. En plus, on venait ici en pensant qu'on arrivait au Canada, sans aucune notion d'histoire et du débat culturel et linguistique que le Québec vivait.»
Le documentaire
Se questionnant sur son identité et son appartenance au Québec, Anita Aloisio a eu envie d'explorer ce qu'avaient vécu ces enfants venus d'ailleurs, ceux-là mêmes qui s'étaient retrouvés au premier rang du champ de bataille linguistique de 1977. «Certains disent qu'on a beaucoup parlé des enfants de la loi 101. Moi, je dis que non. On a toujours parlé d'eux d'une façon très intellectuelle, avec des statistiques qui visaient à mesurer leur maîtrise du français après 10-15-20 ans. Mais on n'a pas parlé d'eux du point de vue humain. Après tout, ce sont eux qui ont fait que le français s'est maintenu avec les années», estime Anita Aloisio.
Produit par Virage, Les Enfants de la loi 101 raconte quatre histoires que la cinéaste jugeait emblématiques. Tihana, une Croate qui a grandi dans la ville de Québec, Guerina, une Italo-Québécoise qui, s'étant si bien intégrée, peine à transmettre sa culture italienne à ses enfants au grand dam de ses parents, Cortney, un Jamaïcain qui a mal vécu le racisme à son égard, et Mauro, l'Italien qui a contourné la loi pour aller à «l'école anglaise de contrebande.» Quatre «cas» mais un seul constat: il y a eu plus de peur que de mal. La langue leur ayant permis de s'intégrer et d'élargir leurs perspectives d'emploi, ces enfants devenus grands ont désormais le beau jeu. Même Mauro, qui n'est pas allé à l'école francophone, souhaite y envoyer sa petite fille.
N'empêche, il se trouvera toujours des gens qui diront qu'ils auraient aimé avoir le choix, note Anita Aloisio. Et les craintes qu'ils portent en eux sont véritables. Cortney, le Jamaïcain, ne voudrait pas que son fils vive ce qu'il a vécu. Guerina, elle, malgré ses appréhensions, ose espérer que cette génération «sacrifice» -- le mot lui paraît néanmoins un peu fort -- aura joué une fois pour toutes le rôle de trait d'union entre deux époques.
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- Le documentaire Les Enfants de la loi 101 sera présenté à Canal D le 2 septembre à 21h.
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LA LOI 101 A 30 ANS
Une enfant de la loi 101

Daphnée Dion-Viens
Le Soleil, samedi 25 août 2007
Anita Aloisio se souvient très bien de ses premiers jours à l’école primaire. En 1977, quelques jours seulement après l’adoption de la loi 101, cette fillette née au Québec de parents italiens commence sa première année scolaire en toute illégalité, dans une école anglophone de Montréal-Nord.



« Mes parents ne savaient pas trop quoi faire, il y avait beaucoup de confusion, et je ne comprenais pas ce qui se passait », raconte cette cinéaste aujourd’hui âgée de 35 ans.
La loi 101 oblige les enfants d’immigrants à fréquenter l’école française. Or à l’automne 1977, la loi est toute neuve, et le système scolaire n’est pas encore adapté en conséquence.
Première année en anglais
Après une première année en anglais, Anita Aloisio fait sa deuxième année dans la même école, mais en français cette fois-ci. « Les écoles ne savaient pas trop comment réagir, alors il y a eu des cours en français dans les écoles anglophones », explique-t-elle.
De réajustement en réajustement, elle a dû changer d’école... quatre fois, en six années d’école primaire. Pendant ce temps, elle côtoie ses cousins, plus vieux, qui continuent de fréquenter l’école anglaise.
« Je ne comprenais pas pourquoi c’était différent pour moi, pourquoi c’était interdit de parler anglais. Je me sentais différente des autres et on ne m’a jamais expliqué pourquoi. »
Une fois l’école secondaire terminée, Anita opte pour le cégep en anglais. « Pour la première fois, j’avais le choix, explique-t-elle. Il n’était pas question que j’aille au cégep en français. »
Mais bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis. Au fil des années et des voyages qu’elle a réalisés, le sentiment de confusion et de contrainte a fait place à la fierté. « Je me sens fière et privilégiée de faire partie de cette génération qui a su participer à l’affirmation linguistique du Québec », dit celle qui se sent d’abord Québécoise tout en étant fière de ses racines italiennes.
Pour plusieurs, ces milliers d’enfants d’origines immigrantes qui ont pris le chemin de l’école francophone représentent sans contredit la grande victoire de la loi 101. « C’est un très grand succès », affirme Jean-François Gaudreau-Desbiens, titulaire de la Chaire de recherche sur l’identité juridique et culturelle à l’Université de Montréal. « La Charte de la langue française a réussi à changer la dynamique linguistique du Québec, grâce à cette génération de la loi 101. »
Selon le sociologue Guy Rocher, la loi 101 a aussi « permis d’établir une relation plus positive avec les immigrants ».
Avant l’entrée en vigueur de la Charte, plus de 85 % des nouveaux arrivants inscrivaient leurs enfants à l’école anglaise. En 1971, 47 % des allophones parlaient français. En 2001, ce nombre a grimpé à 74 %.
Trente ans plus tard, Anita Aloisio a voulu donner la parole à ces enfants de la loi 101 qui comme elle ont vécu cette aventure avec ses hauts et ses bas. Elle vient de réaliser un documentaire qui sera diffusé au petit écran en septembre.
« On a beaucoup parlé des enfants de la loi 101, il y a eu beaucoup d’études et d’analyses, mais on a peu entendu leur histoire », dit-elle.


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