Entrevue avec Jacques Henripin

Les coups de griffe du démographe

Mais à plus court terme, une hausse même soutenue des naissances au Québec ne permettrait pas de faire face à ce legs de la faible natalité des années passées qu'est le vieillissement de la population.

Immigration - capacité d'accueil


D'une nature plutôt optimiste, peu encline au catastrophisme, le démographe québécois Jacques Henripin entretient malgré tout quelques inquiétudes à l'égard du comportement et de l'avenir des Québécois. Le fondateur du Département de démographie de l'Université de Montréal a peut-être l'âge vénérable de 81 ans et pris sa retraite voilà maintenant 13 ans, lui que la polémique n'a jamais fait reculer a encore des coups de griffe à donner pour secouer ses compatriotes.
La disparition de la société québécoise?
«C'est de notre disparition pure et simple qu'il s'agit», note-t-il d'emblée lors d'une conversation à son domicile montréalais. Avec en moyenne 1,6 enfant, les Québécoises sont loin des 2,1 enfants nécessaires pour assurer le renouvellement de la population. S'il se maintient, un tel taux implique pour la population québécoise une perte de 25 % de ses effectifs tous les 28 ans. Conséquence: le Québec de 2100 comptera bien peu de Québécois de souche, à peu près trois ou quatre millions.
«Peut-être suis-je sentimental, mais qu'une espèce animale décide de ne plus se reproduire, je trouve ça inquiétant. Et l'on s'émeut de la chute du nombre de bélugas dans le Saint-Laurent. Il y a quelque chose qui ne va pas.»
Ce phénomène n'est pas propre au Québec, puisque tous les pays développés, à l'exception des États-Unis et de l'Islande, possèdent un indice de fécondité inférieur à 2,1. Ce qui surprend Jacques Henripin dans le cas du Québec est que cette paresse démographique soit le fait d'une société distincte qui lutte pour la survie de sa langue et pour un statut particulier dans la fédération canadienne. Selon lui, la motion de l'Assemblée nationale de mai dernier demandant au gouvernement fédéral de retirer le projet de loi C-56, qui refond la carte électorale du Canada en fonction de la population, est une aberration. «C'est s'opposer à la démocratie la plus élémentaire et s'attaquer au mauvais problème. On a le poids qu'on mérite!»
Devant ces impasses, le petit baby-boom qui a donné 82 500 nouveau-nés au Québec en 2006 n'excite pourtant pas l'optimisme de notre démographe. Ce chiffre supérieur à celui des années précédentes ne serait qu'un rattrapage, conséquence de quelques générations de femmes qui auraient enfin cessé de repousser l'âge de la maternité. Après des années plus anémiques avec des indices oscillant autour de 1,4 et 1,5 enfant par femme, la remontée à 1,6 serait en fait un retour au comportement réel des générations de femmes nées entre 1955 et 1970.
L'immigration n'est pas non plus la panacée que plusieurs réclament, avertit-il. D'abord, il faudrait être en mesure d'attirer et, surtout, de conserver nos immigrants qui finissent souvent par traverser la rivière Outaouais. «Vous savez, le Québec, ce n'est pas le paradis! Un taux de décrochage scolaire plus élevé que dans le reste du Canada, de faibles revenus, des impôts élevés, un taux de chômage élevé. Pas très attrayant pour un immigrant.»
Ensuite, selon ses calculs, compenser le déficit des naissances par l'immigration nécessiterait, à terme, l'accueil annuel de 70 000 à 80 000 étrangers, soit le double du nombre actuel. Ouvrir la porte à autant de personnes venues d'ailleurs signifierait que la moitié de la population québécoise de 2080 serait composée d'immigrants de première ou seconde génération. «Ce n'est pas une catastrophe en soi, mais si l'on désire assurer la survie et, pourquoi pas, la prospérité du français au Québec, cela ne me semble pas très souhaitable.»
Faire des enfants
Il y a peu de doute chez Jacques Henripin; la meilleure solution au déclin démographique demeure faire des enfants. Plusieurs croient que l'on ne peut rien y faire, mais l'expérience de la France et des quatre pays scandinaves montre, selon lui, qu'une aide financière substantielle de la part de l'État donne des résultats tangibles. Ces pays offrent tous une allocation annuelle par enfant dépassant les 2000 $ et affichent des indices de fécondité proches du niveau de remplacement des populations.
Au Québec, note-t-il, les efforts de la part des gouvernements sont inégaux et pourraient être plus généreux, bien que les choses se soient améliorées au cours des dernières années. Le gouvernement a réintroduit en 2005 sous une autre forme les allocations familiales abolies en 1997, les congés parentaux ont été bonifiés et le gouvernement fédéral offre annuellement 1200 $ par enfant. Cette dernière mesure plaît tout particulièrement à Jacques Henripin. «Ce n'est pas une somme faramineuse, mais les modalités sont les bonnes. La meilleure façon d'encourager les gens à faire des enfants est de les aider eu égard au revenu - c'est ce que font la France et les pays scandinaves - et de les laisser libres de choisir l'éducation qu'ils veulent offrir à leurs enfants. C'est ce que permet une allocation universelle et directe aux parents.»
La proposition de l'ADQ d'offrir des «bébé-bonus» à hauteur de 100 $ par enfant par semaine aux parents n'optant pas pour les garderies subventionnées lui plaît donc également. «Il faut voir si nous en avons les moyens, mais 5200 $ par enfant chaque année n'est pas une somme saugrenue. Ça se fait ailleurs!»
Le système de garderies à 7 $ ne soulève pas le même enthousiasme chez notre démographe, tant s'en faut. «Ce système est d'une injustice absolument navrante pour celles et ceux qui privilégient d'autres façons d'élever leurs jeunes enfants. Avec trois enfants de moins de six ans, rester à la maison ou embaucher une gardienne peut être une meilleure solution que de courir à la garderie. Et puis d'autres personnes peuvent décider de rester au foyer parce qu'elles estiment tirer ainsi plus de bonheur et de satisfaction. Il faut les aider aussi, ces gens-là! Ce n'est pas à l'État de décider du mode d'éducation des enfants.»
En attendant les nouveau-nés...
Mais à plus court terme, une hausse même soutenue des naissances au Québec ne permettrait pas de faire face à ce legs de la faible natalité des années passées qu'est le vieillissement de la population.
Au milieu du siècle passé, il y avait cinq à six adultes pour un vieux. Bientôt, la proportion sera de deux pour un. «Un tel rapport, c'est lourd à porter pour les adultes qui travaillent. Deux fardeaux seront particulièrement pesants: les pensions publiques et la santé. Pour éviter la catastrophe, surtout en santé, il faudra bien avoir le courage de faire tomber quelques tabous afin de pouvoir réfléchir sérieusement à des réformes et changer certains comportements. Repousser l'âge de la retraite? Mettre sur pied une caisse pour financer les pensions et la santé? Augmenter les impôts? Recourir au privé? Je n'écarterais aucune de ces possibilités. Une chose est sûre, le statu quo est inacceptable. Sus à l'immobilisme!»
Ici, une dernière inquiétude, qu'il retient de son maître à penser. «Le démographe français Alfred Sauvy a dit "le vieillissement engendre sa propre analgésie, sa propre non-conscience". Je crois malheureusement qu'il a raison. Et ce sera certainement le principal fardeau qu'il faudra avoir la force de secouer.»


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