La minorité silencieuse

Malgré quelques ratés, l'intégration des immigrants à la société québécoise se passe plutôt bien

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Immigration - capacité d'accueil

La moitié des nouveaux arrivants au Québec ont généralement obtenu un premier emploi après trois mois de résidence. (Photo: Agence Reuters)
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À voir l'ampleur que le débat sur les accommodements raisonnables a prise ces derniers mois, on serait porté à croire que le Québec a de graves problèmes avec ses immigrants. Tout le monde convient pourtant que l'on a grand besoin d'eux et il s'avère que leur intégration, à la fois économique, linguistique et sociale, se passe plutôt bien. Beaucoup mieux en tout cas qu'on ne le dit ou le pense généralement.
Le débat déclenché par la question des accommodements raisonnables a pris un nouveau tour cette semaine avec les déclarations du chef de l'ADQ, Mario Dumont, sur le nombre d'immigrants que le Québec accueille chaque année et sur le fait que cette capacité aurait atteint sa limite. Les chefs des deux autres grands partis ont eu tôt fait de condamner ces propos accusés de flirter avec la xénophobie. Le premier ministre Jean Charest a dit souhaiter, au contraire, une augmentation de l'immigration pour répondre aux besoins pressants en main-d'oeuvre de l'économie québécoise. La chef du PQ, Pauline Marois, a noté que l'intégration des immigrants comportait tout de même des difficultés et déploré que le Québec soit encore obligé de partager les pouvoirs en la matière avec Ottawa.
L'un des problèmes d'intégration les plus souvent évoqués est celui en matière d'emploi. Tout le monde a entendu l'histoire de ces immigrants, ingénieurs diplômés, obligés de faire du taxi faute de pouvoir trouver mieux. Une autre histoire bien connue est celle qui fait du Québec une simple porte d'entrée en Amérique du Nord que les immigrants s'empresseraient de quitter à la première occasion pour aller s'installer en Ontario, en Alberta ou aux États-Unis. Une autre préoccupation importante des Québécois est le degré d'intégration des nouveaux arrivants à la majorité de langue française.
«Contrairement à ce que l'on entend souvent, je vous dirais que les choses se passent plutôt bien en réalité, dit Marie McAndrew, titulaire de la chaire en relations ethniques de l'Université de Montréal. Il y a bien quelques problèmes, mais l'intégration des immigrants dans la société québécoise est plutôt une réussite.»
La chasse aux immigrants
Terre d'immigration depuis toujours, le Québec a aujourd'hui besoin d'immigrants pour différentes raisons. La plus souvent mentionnée ces jours-ci est de nature économique. Elle tient à la menace de pénurie de main-d'oeuvre que font peser le faible taux de natalité et l'arrivée des baby-boomers à l'âge de la retraite. Le Québec est d'ailleurs loin d'être seul dans cette situation et devra de plus en plus jouer du coude avec les autres économies développées elles aussi en chasse de travailleurs qualifiés.
Un autre objectif important, qui est propre cette fois-ci au Québec, est de maintenir pour des raisons politiques son poids relatif au sein de la fédération canadienne, mais peut-être plus encore d'éviter le déclin de la population francophone. Il est également question, dans le cas de l'accueil de réfugiés, du devoir d'assistance aux victimes de persécutions ou de catastrophes. «Et puis, il y a aussi le désir de s'ouvrir à une diversité de cultures en cette époque de mondialisation. Qui voudrait vivre dans une société parfaitement homogène?», note Marie McAndrew.
Selon les dernières statistiques officielles, le Québec a accueilli depuis 2002 une moyenne 42 000 immigrants par année. De ce nombre, 60 % étaient des travailleurs qualifiés et des gens d'affaires sélectionnés en vertu d'objectifs économiques et de critères établis par le Québec; 22 % ont quant à eux profité des programmes visant à permettre le regroupement au pays de la famille nucléaire des immigrants reçus; et un peu plus de 16 % étaient des réfugiés. Plus de la moitié (54 %) des immigrants admis parlaient français. Près des deux tiers (63 %) étaient diplômés universitaires.
Près de 31 % arrivaient de pays asiatiques, comme la Chine (7 %) et l'Inde (3 %); 27 % d'Afrique, dont l'Algérie (9 %) et le Maroc (8 %); 23 % d'Europe, avec la France (8,5 %) et la Roumanie (6 %) en tête; et 19 % des Amériques et des Antilles (Colombie 4 % et Haïti 3 %). Au moment de leur entrée au pays, une majorité écrasante (76 %) comptait s'établir à Montréal, 10 % sont allés à peine plus loin sur sa rive sud ou à Laval, et seulement 4 % ont choisi la ville de Québec.
Le mythe du chauffeur de taxi
«C'est sûr qu'il y en a là-dessus qui ont des diplômes universitaires et qui vont se retrouver chauffeurs de taxi. Mais ce sont des choses qui arrivent aussi à des Québécois dits de souche», dit Jean Renaud, professeur de sociologie à l'Université de Montréal et membre du Centre d'études ethniques des universités montréalaises (CEETUM).
Dans une récente étude auprès des immigrants entrés au Québec à titre de «travailleurs sélectionnés», ce chercheur a constaté que la moitié d'entre eux ont généralement obtenu un premier emploi après trois mois de résidence. Si tous n'auront pas eu la chance de trouver du travail dans leur domaine de spécialité, au moins
50 % occuperont après un an des fonctions correspondant à leur niveau de formation. Cette proportion grimpe à 68 % après cinq ans et se fait plus ou moins rapidement selon les défis d'acclimatation aux us et coutumes du Québec.
Cela laisse tout de même un tiers d'immigrants qualifiés qui n'arrivent pas à obtenir une pleine reconnaissance professionnelle de leurs diplômes, note l'expert. L'analyse des données suggère cependant que la plupart d'entre eux ne sont pas victimes de discrimination, mais plutôt des conditions du marché du travail. «S'il est difficile à un moment donné, par exemple pour les diplômés de sociologie du Québec, de se trouver des emplois dans leur domaine, il est assez normal que cela le soit aussi pour un immigrant qui aurait la même formation», résume le professeur Jean Renaud.
«Dans l'ensemble, je dirais que c'est plutôt une bonne nouvelle, dit-il. Mais tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.» Les immigrants d'Asie et du Moyen-Orient restent désavantagés même après cinq ans. Les difficultés (ou résistances) des corporations professionnelles à admettre dans leurs rangs des collègues formés à l'étranger sont bien réelles. Entre 15 % et 18 % des immigrants sélectionnés sont diplômés dans des secteurs qui relèvent de leurs champs de compétence. Les corporations seront cependant forcées de s'adapter lorsque les besoins de main-d'oeuvre se feront plus pressants, prédit-il.
Selon les statistiques, l'intégration des immigrants à la société québécoise se révèle plutôt bonne aussi dans les autres sphères de la vie. Plus des deux tiers (67 %) d'entre eux ont le français pour langue d'usage public au bout de dix ans. Loin de chercher à repartir aussi vite pour l'Ontario ou les États-Unis, plus des trois quarts sont encore au Québec au bout du même délai, ce qui correspond grosso modo à ce que l'on observe dans les autres sociétés développées. Les recherches du CEETUM ont montré que 36 % des immigrants sont devenus propriétaires de leur logement après ce délai, que 85 % vont voter aux élections provinciales et que 75 % assistent aux réunions de parents d'élèves à l'école de leurs enfants.
«Ces tendances sont beaucoup plus fortes encore chez les enfants d'immigrants, dit Jean Renaud. La loi 101 fait des merveilles.»
Où est le problème alors? L'immigration reste beaucoup trop concentrée à Montréal malgré des hausses observées ces dernières années dans la proche périphérie, comme à Laval et Brossard, ou encore à Québec et Gatineau, note Marie McAndrews. L'intégration économique continue également de rencontrer des défis importants.
Mais plus important encore, il faut d'abord que la population veuille bien recevoir des immigrants pour que ces derniers puissent s'y intégrer. «Je crois que l'on doit reconnaître qu'on n'a pas fait notre "job" de ce point de vue-là, dit Marie McAndrews du gouvernement et des experts comme elle. On ne s'est pas assez soucié d'expliquer la situation à l'opinion publique. La perception des gens est qu'il y a un problème. On est peut-être victime aussi de notre succès, dans la mesure où plus l'intégration des immigrants est réussie, plus ils sont visibles à la télé, dans les institutions, lors d'événements publics.»
Ce sentiment d'insécurité est particulièrement fort en dehors de Montréal où l'on n'a pas encore eu beaucoup l'occasion de côtoyer quotidiennement des immigrants, pense Jean Renaud. «Les Montréalais ont vécu le même choc à la fin des années 70, lorsque la loi 101 a provoqué la francisation d'une immigration que l'on ne voyait pas jusque-là parce qu'elle s'intégrait à la population anglophone. Cette réaction est parfaitement normale. Après tout, cela ne fait pas 500 ans que l'on accueille des gens de partout à travers le monde.»
Il faut dire que l'on assiste depuis peu à une conjonction d'événements qui n'arrange rien, fait remarquer Marie McAndrews. La peur de l'intégrisme islamique à la suite des attaques du 11-Septembre et la déconfessionnalisation des écoles du Québec jettent soudain un éclairage peu avantageux sur l'augmentation du nombre d'immigrants en provenance des pays musulmans du Maghreb des dernières années.
Marie McAndrews déplore aussi le «bordel conceptuel» dans lequel le débat sur les accommodements raisonnables a plongé le Québec ces derniers mois. «Tout le monde parle d'un problème d'immigrants, mais les histoires que l'on rapporte concernent la communauté juive orthodoxe et les témoins de Jéhovah! Les gens ont été tout étonnés d'apprendre par un sondage que les populations issues de l'immigration partageaient leur opinion sur les accommodements raisonnables.»
La situation est déjà suffisamment confuse et tendue pour que l'on ne fasse pas exprès pour la rendre encore plus difficile, pense la spécialiste. «Au fond, je suis assez d'accord avec Mario Dumont, dit-elle. On ferait probablement mieux de se donner deux ou trois ans avant de penser à augmenter le niveau d'immigration, le temps de corriger certains problèmes et de clarifier le débat.»


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