Les calculs de M. Dion

S. Dion, chef du PLC

Stéphane Dion, chef du Parti libéral du Canada. Peu de gens l'avaient vu venir, peu de gens y croyaient, y compris l'auteure de ces lignes. On doit reconnaître que le nouveau leader libéral a réussi un exploit. Parti loin derrière, avec une minuscule équipe, de maigres moyens et peu d'appuis parmi ses collègues parlementaires, il a surmonté les obstacles un après l'autre en s'appuyant sur ses forces, à savoir son intelligence, sa détermination et sa capacité d'énoncer une vision cohérente.
Son programme centré sur l'environnement a trouvé écho auprès de beaucoup de jeunes en plus de se révéler en accord avec les préoccupations des Canadiens. La quasi-absence de membres des vieilles élites Chrétien et Martin au sein de son équipe a aussi rassuré ceux qui rêvaient d'un renouvellement du PLC, Gerard Kennedy en tête.
Cette victoire n'efface pas pour autant tous les handicaps que traîne M. Dion. Certains peuvent être surmontés et ont même commencé à l'être, comme sa mauvaise élocution en anglais et sa froideur -- sa timidité? -- dans ses contacts avec les citoyens. On lui a souvent reproché sa rigidité, sa difficulté à écouter, sa manie de faire la leçon comme s'il croyait détenir la vérité. Il dit s'être amélioré durant la campagne au leadership et on le souhaite. Chose certaine, ses progrès seront maintenant testés jour après jour.
La perception négative du chef libéral est très ancrée parmi les Québécois francophones. Ce n'est pas tant la contestée Loi sur la clarté qui irrite la majorité des citoyens, mais bien l'image qu'ils ont gardée de la guerre de tranchées qui a opposé M. Dion aux souverainistes durant près de sept ans. Le Stéphane Dion que les Québécois ont vu à l'oeuvre durant cette période était un homme que le candidat au leadership a quasiment réussi à faire oublier mais qui a resurgi lors du débat de Montréal. Un homme qui sermonne, fait la leçon, rappelle à l'ordre. Un homme convaincu d'avoir raison envers et contre tous.
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Nombreux sont ceux qui sont restés persuadés que M. Dion a une dent contre le Québec ou qu'il a un penchant centralisateur hors du commun. Cette opinion s'est enracinée même si elle n'est pas conforme à la réalité. Stéphane Dion n'est pas «anti-Québec», comme certains l'ont affirmé, ni particulièrement centralisateur. En fait, c'est lui, alors qu'il était ministre des Affaires intergouvernementales, qui rappelait ses collègues à l'ordre lorsqu'ils caressaient des rêves de programmes relevant normalement des provinces.
M. Dion était contre le programme de commandites et les bourses du millénaire. Par solidarité ministérielle, il s'est tu, mais la chose s'est sue. C'est lui qui a convaincu Jean Chrétien de céder la formation de la main-d'oeuvre aux provinces et qui a piloté l'amendement constitutionnel destiné à mettre fin aux commissions scolaires religieuses au Québec. Durant la course au leadership de 2003, il avait dénoncé comme contraire aux règles de base du fédéralisme la volonté de John Manley de nommer un ministre fédéral de l'Éducation. Il avait fait la même chose avec la proposition de Sheila Copps d'établir un lien direct entre Ottawa et les municipalités.
Stéphane Dion a déclaré samedi soir, en s'adressant à deux premiers ministres provinciaux présents pour son couronnement: «On va vous donner, si jamais on réussit à gagner l'élection [...], une fédération où les gouvernements agiront les uns avec les autres dans le respect de leurs compétences et de leur rôle.» Stéphane Dion n'improvisait pas et ne venait pas de voir la lumière. Il ne faisait que répéter une position qu'il défend depuis longtemps. Son projet de réforme de la péréquation, par exemple, va dans ce sens.
Mais cela ne signifie pas que les provinces auront la vie facile avec Stéphane Dion. Le chef libéral a des idées bien arrêtées, et cela peut causer des étincelles. Les principes qu'il veut suivre pour revoir la péréquation ne plairont pas par exemple à toutes les provinces. Il veut fonder le calcul sur la capacité fiscale des 10 provinces, ce qu'elles demandent toutes depuis des années. Par contre, il veut aussi inclure tous leurs revenus dans le calcul, y compris ceux provenant des ressources naturelles non renouvelables. C'est exactement ce que demande le Québec mais que combattent farouchement l'Alberta, la Saskatchewan, la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve.
Contrairement à tous les autres leaders fédéraux, M. Dion ne reconnaît pas l'existence du déséquilibre fiscal, un enjeu central au Québec et qu'ont repris à leur compte les autres provinces. Il est tout aussi opposé à un encadrement plus serré du pouvoir fédéral de dépenser. Ce pouvoir qui permet au fédéral de dépenser dans tous les domaines imaginables, y compris ceux relevant exclusivement des provinces, est contesté par Québec depuis des décennies. Même Maurice Duplessis s'en plaignait. Le chef conservateur, lui, a commencé à discuter avec les provinces d'un contrôle plus étroit de ce pouvoir de dépenser.
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Stéphane Dion cherche visiblement à changer l'impression que les Québécois ont de lui en mettant en avant son programme axé sur l'économie, la justice sociale et l'environnement, mais les points de friction inévitables avec Québec ressortiront durant la prochaine campagne électorale. Conservateurs et bloquistes se chargeront de les souligner, ravivant du coup les mauvais souvenirs du Dion première mouture. Voilà le problème de M. Dion. Il a démontré, avec son programme, qu'il est, contrairement à M. Harper, sur la même longueur d'onde que les Québécois sur une foule d'enjeux, mais lorsqu'il est question de fédéralisme, les rôles sont inversés et cela alimente l'opinion négative des Québécois à son égard.
Son défi sera de convaincre les Québécois effrayés par les politiques du gouvernement Harper en matière de politique étrangère, d'environnement et de justice à voter PLC et non pas Bloc pour stopper les conservateurs. Amener les Québécois, en somme, à faire fi de leur opinion sur sa personne, à privilégier un projet de société qui leur ressemble et un parti qui peut le mettre en oeuvre plutôt que la vision du fédéralisme qui les rejoint. Le résultat des élections au Québec dépendra beaucoup de cette évaluation et bien malin qui peut en prédire l'issue. Stéphane Dion a prouvé qu'il pouvait surprendre.
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mcornellier@ledevoir.com


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