Chronique du mardi - 23

Les Aventures de Rashad

Chronique d'André Savard



Rashad avait beaucoup de mal à comprendre le projet indépendantiste. D'abord il ne savait au juste quel changement on lui proposait. Le Québec lui était apparu comme un pays français presque dès sa sortie de l'aéroport. Il y avait une vitalité dans cette contrée qui n'allait pas se laisser facilement anéantir à son avis. Il lui sembla d'ailleurs beaucoup plus conséquent d'apprendre le français sans argumenter.
Dans la classe d'immersion, un drapeau du Québec avait été épinglé à côté de celui du Canada. L'enseignante se nommait Élise. Elle établit clairement la consigne de l'usage exclusif du français en classe. Rashad se fit demander quelle était son occupation dans son pays d'origine. Il y avait décroché un diplôme de premier cycle en politologie. Ensuite il avait eu à en découdre avec sa thèse de maîtrise, un fatras de clichés qui ne se voulaient pas subversifs et qui furent jugés tels néanmoins par des professeurs rabougris.
Ce fut alors qu'il décida d'émigrer au Canada pour se faire informaticien. Il choisit le Québec car les vieilles zones de colonisation française ont souvent un cachet spécial.
- Très bien, dit Élise. Pour pratiquer ton français, tu devrais lire les journaux. Puisque tu es politologue de formation, cela t'intéressera de t'initier au lexique politique d'ici.
Cette journée-là, il n'avait pas trop le cœur à la besogne. Fatigué de trouver un logement et de l'aménager, il lui restait juste assez d'énergie pour écouter des imbécillités à la télé. Il se rasséréna très vite cependant au kiosque à journaux. Même s'il ne comprenait pas très bien le français, la lecture des journaux paraissait heureusement conçue pour ne pas demander une énergie intellectuelle débordante.
En première page, un écrivain disait répudier la souveraineté. Un candidat du parti Libéral disait que la cause souverainiste se portait très mal. Il y avait de nombreux articles et des missives de lecteurs écoeurés par le nationalisme ethnique dans la province.
S'il en croyait les journaux, les Québécois étaient littéralement fascinés par leur ethnicité. Ils avaient été des grenouilles de bénitiers pendant des siècles. On avait fermé les églises et ils s'étaient mis à vénérer leur nombril blanc. Ils étaient en pâmoison. S'ils portaient des sandales l'été, ils devaient bien s'extasier devant leurs orteils magnifiquement ciselés, de forme typiquement latine et aryenne.
Il n'y a pas à dire, la politologie semblait assez facile à faire dans le coin. Il y avait d'une part des « nationaleux ethniques » mais heureusement, des personnalités hautement morales s'élevaient pour prôner la fin des conflits tribaux par une unification accrue. Jamais Rashad n'aurait cru que la politologie dans un pays occidental d'Amérique du Nord pouvait être aussi simple.
Une vie morale n'était pas un exploit de martyr dans ce contexte. Le fédéralisme était comme une système clé en main pour se transcender. Les bases ainsi exposées, Rashad se sentait outillé pour se pencher sur des dossiers plus complexes. Les provinces se réunissaient au sommet pour résoudre un problème de manque de ressources. Ce n'était pas comme tel un problème québécois. Le Québec existait pour faire une Œuvre Commune.
Le premier point étonnant était que le Québec ne défendait pas ses intérêts en se référant à une position québécoise. On cherchait à résoudre des problèmes par des ententes ponctuelles qui soient conformes à son statut juridique de province. Même la démarche pour s'attaquer au déséquilibre fiscal se faisait à la pièce. En premier lieu les provinces devaient s'entendre sur un nouveau partage de la péréquation. Rashad avait supposé que ce problème dit du déséquilibre fiscal se fondait sur une exigence d'élargir l'assiette fiscale du Québec; un pouvoir accru finalement de soutirer les revenus de la taxation de son côté. Mais tous devant faire oeuvre commune, le mieux était peut-être de garder le même truchement pour soutirer les revenus de la taxation, quitte à les transférer après.
Généralement l'action est guidée par une position initiale. Ici, si Rashad comprenait bien, cette position consistait à faire œuvre commune. C'est pour cela qu'il n'y avait pas de position québécoise au sens propre du terme, rien qui ne soit fondé sur son être individué. Le Québec semblait plutôt se plier à une démarche pour en arriver, par consensus général, à un position acceptable à tous. La position était à la fin de la démarche plutôt qu'au début. Elle n'avait pas de fonction causale. Elle était un aboutissement consensuel. Extraordinaire! Rashad avait rarement observé pareil processus de négociation. Plus qu'une trouvaille en politologie, c'était même intéressant au regard de l'anthropologie! Le Québec n'arrivait pas en disant « nous voulons ». Il se serait fait répondre : « Qu'est-ce que vous appelez nous? C'est une pure abstraction dans un monde qui a dépassé les liens du sang. Il y a des provinces qui font œuvre commune. Si vous manquez d'argent, vous demandez donc de dépendre plus de l'œuvre commune. »
Il y avait un moralisme qui fixait d'emblée les options possibles. Ensuite Rashad comprit mieux. La négociation se déroulait pour découvrir des options. La base de départ ce sont les options anéanties et qui doivent le demeurer parce qu'elles sont désuètes par rapport au statut actuel du Québec. Si Rashad comprenait bien, le statut actuel du Québec était tenu comme un avènement ayant déjà eu lieu et fixant les paramètres de la modernité à jamais. Un retour en arrière était impossible. Un grand écrivain français n'avait-il pas écrit « l'Histoire ne repasse pas les plats »? Rashad avait coutume de considérer les options qui s'ouvrent. Dans son nouveau pays, ça ne marchait pas comme ça. Il fallait trouver de nouvelles idées pour que les options fermées restent fermées.
L'œuvre commune attestait de la volonté de tous les citoyens canadiens d'adopter une conduite morale. Si on partait d'une option qui soit autre que l'œuvre commune, on brimait tous les citoyens particuliers d'adopter une conduite morale. Récapitulons. Récapitulons. En sortant de l'œuvre commune on s'objecte à sa base qui est le produit de la libre volonté de chacun.
Rashad commençait à trouver cela plus compliqué. Peut-être était-ce parce qu'il comprenait mal le français. La version bilingue était peut-être plus claire. La phraséologie juridique lui paraissait renfermer des paradoxes d'un point de vue logique.
Récapitulons encore une fois. Le Canada est un pays de différences par contre toute position fondée sur la nation québécoise est irrecevable par qu'étant une déviation par rapport à la règle commune. Rashad se gratta la tête. La réalité ne pouvait pas être si byzantine. C'était sûrement à cause de son français insuffisant.
Il remplit des fiches sur la question et le lendemain il prit Élise à part.
- J'essaie de comprendre vos machins, lui dit-il. Je crois comprendre que le Québec représente les liens du sang et que le Canada représente la Civilisation qui serait une déviation par rapport à la norme commune. À titre de déviation à la norme commune, le Canada peut faire subir un interrogatoire à quiconque représente les liens du sang et éconduire sa position de facto.
Élise roula des yeux effarés.
- Excuse-moi Rashad mais je ne puis répondre. Je ne voudrais pas tomber dans un traquenard. Le souverainisme n'est pas tenu dans notre pays comme un isme quelconque mais carrément comme un gène risquant d'entraîner un lavage du cerveau. En parler pour un professeur constitue un abus d'autorité. Je te félicite tout de même de faire l'effort de lire les journaux en français mais je doute que tu puisses sortir des images sur l'ethnicité en les lisant. Il est interdit de parler de souveraineté à l'école. Si jamais le sujet vous intéresse, vous devez faire une démarche personnelle.
Ne voulant pas mettre l'enseignante dans une position fâcheuse, Rashad se tint coi. Après tout il était là pour apprendre peu à peu. Assurément, un battage continuel était orchestré pour prévenir le repli sur soi qui était, semblait-il, un danger grandiose, plus imminent ici qu'ailleurs.
Le soir au bulletin de nouvelles, deux personnes se portèrent candidates à la chefferie du parti Libéral. Ils promettaient d'assumer l'héritage de justice de ce grand pays. Ils allaient accorder un maximum d'attention à la justice et à l'œuvre commune. Ils allaient condamner à l'unanimité tous ceux qui s'opposent à l'œuvre commune et contrer par des mesures justes ces individus trop grégaires.
Le premier ministre Stephen Harper, quant à lui, avait prononcé une allocution sur « l'engagement à sévir contre les crimes liés aux armes, aux gangs et aux drogues ».
Stephen Harper jouait d'abord à l'historien dans son allocution : « Crée en 1873 par Sir John A. Mc Donald, relatait l'Honorable premier ministre, la police à cheval du Nord-Ouest comme on l'appelait à l'époque a joué un rôle primordial pour faire régner la loi et l'ordre dans l'ouest canadien. Presque partout dans l'Ouest Canadien la loi a été instaurée avant l'arrivée des colons, une histoire et une expérience qui diffèrent beaucoup de celle des Etat-Unis. »
Rashad resta perplexe. Comment avait-on pu instaurer la loi et l'ordre avant l'arrivée des colons. Si les colons n'étaient pas là pourquoi avait-on appliqué la loi et pourquoi s'en vanter ainsi? La loi s'était appliquée sur qui si les colons n'étaient pas là encore? L'allocution du premier ministre de Winnipeg ne le disait pas. En tout cas il était évident que ce n'était pas d'hier que la justice était l'axe de travail principal dans ce pays. Et ce n'était pas d'hier que pullulaient explications alternatives et rationalisations.
[André Savard->aut17]


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