Chronique du mardi - 22

Les atouts des opinions

Chronique d'André Savard


À la fin de la guerre de Corée, les armées américaines accusèrent de torture les autorités chinoises. Ils avaient constaté que plusieurs prisonniers américains étaient devenus communistes. Pour les officiers, cela ne pouvait qu'être le résultat d'une violente coercition. Il y eut certes des cas de torture mais il s'avéra que les cas relevés ne procédaient pas de lavages de cerveau au sens classique du terme. Les prisonniers de guerre devenus communistes racontèrent d'ailleurs leur conversion politique.
Les autorités chinoises leur demandèrent d'abord ce qui leur déplaisait dans leur pays. Si rien ne leur déplaisait il y avait au moins des aspects qui les laissaient plus froids. Ensuite ils étaient invités à lire leur liste et à en débattre.
Les prisonniers américains n'avaient rien contre la liberté d'opinions. Ils articulèrent leurs opinions pour mieux débattre puisque tel était le rôle qui leur était assigné. Les meilleurs raisons fournies étaient transmises sur la chaîne locale à l'intention des autres prisonniers. Le souci de gagner une discussion, de la parfaire et de la pousser plus loin mena ainsi les militaires à une véritable autopersuasion.
L'expérience des militaires de Corée donne un éclairage troublant sur la façon que les opinions se forment. Souvent le rôle confié et la responsabilité de vaincre finissent par l'emporter sur les évidences personnelles. Tant qu'un régime offre de beaux rôles aux maîtres de l'opinion, ce sera une habitude sociale que de les exprimer.
Lorsque j'étudiais l'anglais à l'université Concordia il y a très longtemps, j'avais observé combien on peut endosser une opinion avec fougue pour tenir son rang. Les professeurs divisèrent le groupe en deux pour débattre du thème « pour ou contre la publicité ». Le tirage au sort décida que le côté gauche serait pour et le côté droit contre. Le débat s'enclencha et chacun fut gagné par la conviction. Ceux qui avaient mission de défendre la publicité semblaient y tenir vraiment et ceux qui s'y opposaient redoutaient du fond du cœur la publicité subliminale.
Les rôles guident la perception. Un journaliste du groupe GESCA sait qu'il doit défendre l'unité nationale. Il en va de sa place dans le monde. Avoir un rôle c'est garder la face et garder la face est un engrenage.
Très souvent on identifie beaucoup aussi les factions indépendantistes comme des rôles compartimentés. Vous avez les parizeauistes. Vous avez ceux qui sont pour Boisclair. Et d'autres trouvaient Boisclair de droite parce qu'il reconnaissait le problème de la dette. Vous avez ceux qui sont contre le référendum. Vous avez ceux qui estiment que ce référendum est comme une condition sine qua non de la reconnaissance internationale. Vous avez ceux qui sont convaincus que Bouchard n'était pas indépendantiste et qu'il voulait seulement un accord du lac Meech amélioré. Très souvent, tout cela me paraît comme des positions imaginaires qui découlent d'une logique du débat. Pour être conséquent avec une position on la pousse tant et tant dans des retranchements qui la rendent factice, aboutie jusqu'à l'invraisemblance.
Le phénomène est observable un peu partout. Même dans le domaine des loisirs vous trouverez beaucoup de gens qui cherchent à être vrais de vrai par rapport à une tangente. Allez par exemple vous inscrire à un forum de discussion d'adeptes du camping ou de collectionneurs de poupées en porcelaine. Vous allez voir qu'à moins de vous conformer à un modèle d'individu sophistiqué, vrai de vrai et porteur d'une franche liberté qui vous incline vers les bons choix, vous allez rapidement prêter flanc à la critique. Le bon adepte du camping sait se balader en treillis, connaît les bonnes marques et ne manque pas de critiquer les mauvaises. Le club de collectionneur de poupées en porcelaine sait délaisser l'ancien modèle pure Saxe et sait que les figurines branchées en ce moment se nomment Zusette et Zippi.
Pour eux c'est l'attitude vraie de vrai. Ils sont divisés en clans de vrais de vrai, si profane que soit leur cause. Ils essaieraient de me faire comprendre que ce que je trouve ennuyeux les rejoint à la source de leur désir si d'aventure nous dialoguions.
Les partisans en tout genre ne sont pas faciles à vivre et les indifférents ne sont pas faciles non plus. Tout le monde aujourd'hui se demande ce que les gens sont prêts à écouter. C'est la grande question de la communication, celle qui devrait nous permettre d'articuler les bons thèmes, les thèmes que l'on devra tenir loin, ceux que l'on devra tenir près pour mieux défendre la cause de la souveraineté.
Le chef du Parti Québécois est toujours un chef au-dessus d'une armée de chefs qui croient mieux penser et incarner l'essence de la cause. Et chacun a son opinion selon sa mouvance de gauche, parizeauiste, légitimiste.
Malheureusement je ne crois pas que le débat doit tourner autour de mouvances qui veulent développer par rapport à leurs propres groupements la position la plus intégrale possible.
Personne n'a la solution miracle pour parler d'indépendance. Le fait d'écouter est vu comme une faveur de haut prix. Monsieur Tout-le-monde n'est pas prêt à l'accorder après l'heure de pointe, tel jour au cours duquel les embouteillages s'étirent sur des kilomètres. Et si un sondeur téléphone pour demander s'il veut un référendum, il répondra vraisemblablement non. Il faudra que monsieur Tout-le-monde se déclare prêt à écouter.
L'écoute de qualité fait moins partie des habitudes sociales. Il y a les potins. Pour le contenu social, il y a les reportages sur la chaîne continue de Radio-Canada. On ouvre le robinet télévisuel, on compatit. On se sent personnalité hautement morale. Mais le rôle de personnalité hautement morale est une perpétuelle source de confusion.
Les jeunes sont souvent englués dans une toile d'influences problématiques auprès de leaders qui sont des vrais par rapport à une tangente. Vous retrouvez en ce moment des anarchistes souverainistes pas nationalistes et des anarchistes libertaires fédéralistes. C'est pour dire quelle définition hyper pointue il faut atteindre pour être bien soi dans son groupe. Et celui qui paraît être bien soi à travers autant de contorsions doit bien avoir l'âme d'un leader.
Nos chers contemporains, toute allégeance politique confondue, vous diront tous qu'ils sont libres, modèles de souveraineté personnelle, dépositaires d'un cogito extraordinairement individualisé. C'est la prétention la plus commune de notre époque.
Il m'est souvent arrivé du temps où j'étais professeur de m'exprimer et de n'être pas écouté. Il y a des choses que les élèves écoutent naturellement, d'autres non. Des élèves seront prêts à travailler au petit point pour recréer le visage d'une vedette aimée. Mémoriser la prosodie d'une chanson ne posera pas de problème alors que retenir deux vers poétiques sera une tâche impossible. Pour les professeurs comme pour les politiciens, être entendus est le grand défi.
Un des problèmes de l'enseignement de nos jours provient du désaveu de l'autorité. Souvent les élèves se voient un peu comme des clients dont l'écoute doit être achetée. Les figures d'autorité ne s'imposent plus d'elles-mêmes. Les élèves font les yeux ronds et guettent le consensus des pairs avant d'accorder leur attention.
Il en va de même de tous les chefs. Ils sont forts de l'écoute qu'on leur accorde et de la force qu'on leur donne. Il ne suffit plus de dire « monsieur le premier ministre ». Dans certains cas c'est même de la contre-publicité.
Des professeurs me confiaient leur désarroi de devoir négocier leur autorité, soumettre un contrat implicite de bonne entente avec les élèves et s'affilier les leaders naturels des classes. Un chef du Parti Québécois est un peu dans la même situation. S'il dit « C'est moi le patron. » ça va ruer dans les brancards. Avant de reconnaître un leadership comme étant inspirant, bien des groupements d'influence fixent leurs conditions préalables pour se laisser inspirer.
Pour cette raison, comme indépendantiste, je suis un cas fréquemment à part. J'ai presque toujours confessé mon admiration pour les chefs du Parti Québécois. Et souvent j'ai répété : Les chefs sont forts de la force qu'on leur donne.
André Savard


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