Lendemains d'élections aux États-Unis: l'heure des choix

Élections américaines de mi-mandat

La défaite du Parti républicain lors des élections de mi-mandat était prévisible, mais son ampleur en a surpris plus d'un. Les démocrates disposent maintenant de la majorité non seulement à la Chambre des représentants, comme plusieurs l'avaient prévu, mais également au Sénat.
Cette situation complique la tâche de George Bush d'ici la fin de sa présidence. Mais elle pose également un défi de taille pour ses adversaires. Maintenant qu'ils contrôlent le pouvoir législatif aux États-Unis, les démocrates ne pourront plus se contenter de critiquer l'administration en place. Ils devront non seulement collaborer avec la Maison-Blanche, mais également imprimer à leur action une direction plus claire. L'heure des choix approche pour les démocrates.
Les républicains sauvés de la déroute
Plusieurs observateurs ont parlé d'une dure défaite pour les républicains le 7 novembre dernier. Pourtant, ce parti dispose toujours de plus de 45 % des sièges à la Chambre des représentants et de 49 des 100 sièges au Sénat. Comment expliquer cet apparent paradoxe?
La cause réside dans les particularités du système électoral américain. Depuis quelques années, le caractère très partisan du redécoupage de la carte électorale a transformé plusieurs districts électoraux en châteaux forts, permettant ainsi aux candidats sortants de résister aux tendances nationales. Plus de 85 % des représentants républicains ont été réélus, la plupart assez facilement, malgré une conjoncture défavorable mardi dernier.
La situation au Sénat est différente puisque les élections se tiennent sur l'ensemble d'un territoire. Les pertes républicaines ont d'ailleurs été beaucoup plus marquées à la Chambre haute. Pas moins de six des 15 sièges sénatoriaux détenus par le Parti républicain sont passés aux mains des démocrates. Si on transposait cette proportion d'échecs (soit 40 %) à l'ensemble des 55 sièges républicains au Sénat, on pourrait supposer que la défaite des républicains aurait pris l'allure d'une déroute (avec une perte de 22 sièges).
Ces caractéristiques ont donc contribué à atténuer le recul des républicains au Congrès. L'effet final reste important. La perte simultanée pour un parti de ses majorités dans les deux Chambres du Congrès reste un phénomène exceptionnel dans l'histoire électorale récente aux États-Unis.
Les causes de la défaite
Les sondages menés à la sortie des urnes fournissent quelques indications sur les motivations qui ont mené les électeurs américains à sanctionner les républicains. La guerre en Irak constitue la première source d'insatisfaction des électeurs. Les scandales récents qui ont touché certains parlementaires républicains paraissent avoir joué un rôle plus important que les observateurs ne l'avaient anticipé.
Deux autres aspects de ces sondages sont éclairants. La relative bonne tenue de l'économie américaine n'aurait pas favorisé les républicains de façon significative cette année. Une autre évolution de l'opinion publique a également nui au parti de George Bush. Les électeurs préoccupés par l'enjeu de la guerre au terrorisme n'ont pas jeté leur dévolu sur les républicains comme ils l'avaient fait en 2004.
Les enquêtes d'opinion montrent finalement que le vote émis le 7 novembre est d'abord et avant tout un vote négatif destiné à sanctionner le président et son parti. Ce comportement a été particulièrement appuyé chez les électeurs indépendants, qui décident le plus souvent de l'issue des élections aux États-Unis. Ces électeurs, qui ont manifesté leur mécontentement mardi dernier, sont donc toujours, pour la plupart d'entre eux, à la recherche de raisons qui les amèneraient, non pas à voter contre les républicains, mais pour les démocrates.
La marge étroite de George Bush
Les conséquences de ces élections se sont déjà fait sentir. La démission du secrétaire à la Défense, David Rumsfeld, dès le lendemain des élections est révélatrice et annonce vraisemblablement une réorientation de l'action militaire américaine en Irak.
La capacité d'un président à faire avaliser ses politiques par le Congrès est plus grande en début de mandat, et lorsque l'occupant de la Maison-Blanche est populaire et que son parti dispose de la majorité au Congrès. Aucune de ces conditions n'est réunie depuis le 7 novembre. La présidence de George Bush s'achève, le taux d'approbation de sa performance reste faible (dans le voisinage de 40 %) et ses adversaires sont majoritaires au Congrès, ce qui leur permettra notamment de présider les puissants comités législatifs dans cette institution. Même chez les républicains, il est à prévoir que certains législateurs hésiteront à soutenir un président qui est devenu, pour plusieurs, un fardeau politique. À cela s'ajoute la perte de capital politique qu'accompagne inévitablement la sanction des électeurs.
La marge de manoeuvre de George Bush sera étroite au cours des deux prochaines années et celui-ci devra donc faire preuve de souplesse. S'il y parvient, il réussira honorablement sa sortie. S'il s'entête, il entraînera son parti dans sa chute lors des élections présidentielles de 2008.
Les défis des démocrates
Le parcours politique des démocrates au cours des deux prochaines années sera aussi semé d'embûches. L'opposition au président Bush devra être ferme sans être systématique. L'affrontement entre les républicains et le président Bill Clinton après la victoire de ce parti aux élections de mi-mandat en 1994 a tourné à l'avantage de la Maison-Blanche. Nul doute que les démocrates voudront éviter de répéter cette erreur stratégique.
Les démocrates devront également mettre en avant leurs propres solutions. Ils devront proposer une voie honorable pour mettre fin au conflit en Irak. Ils devront démontrer qu'ils sont capables de lutter efficacement contre le terrorisme et d'assurer la sécurité des Américains. Ils devront, en matière économique, résister à la tentation protectionniste malgré les pressions de certaines de leurs clientèles. Ils auront également à expliquer comment ils entendent régler la question de l'immigration illégale aux États-Unis.
Dans ce grand jeu, les questions qui touchent le Canada occuperont une place infime. Des difficultés sont toutefois à prévoir sur les enjeux commerciaux, car la tendance dominante du discours démocrate à l'heure actuelle est assez peu favorable au libre-échange.
Pour ce qui est de la sécurité aux frontières et des nouvelles règles imposant l'usage du passeport, le fait que les démocrates comptent un plus grand nombre de représentants et de sénateurs des États limitrophes du Nord pourrait ouvrir la porte à quelques assouplissements, mais il serait étonnant qu'on fasse marche arrière.
Tels sont quelques-uns des défis qui attendent la majorité démocrate au cours des deux prochaines années. Rien n'est encore joué. La promptitude avec laquelle le président Bush a réagi aux résultats des élections de mi-mandat montre que les républicains ne seront pas des proies faciles en 2008.
Beaucoup d'analystes avaient conclu après l'élection présidentielle de 2004 que le Parti républicain et le courant conservateur allaient dominer la scène politique américaine pour de nombreuses années. Deux ans plus tard, plusieurs semblent maintenant tentés de conclure que ce même parti est en déroute et que la conquête de la Maison-Blanche est pratiquement chose faite pour les démocrates.
La tentation des interprétations à l'emporte-pièce est toujours vive chez les observateurs. Il est à espérer que les résultats des élections du 7 novembre auront au moins servi à nous rappeler que la société américaine ne peut, dans ses orientations comme dans son évolution, être comprise adéquatement sur la base d'énoncés hâtifs et superficiels.
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Richard Nadeau
Professeur de science politique et directeur de recherche (opinion publique et processus démocratiques)
Pierre Martin
Professeur de science politique et directeur
Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal

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Pierre Martin est professeur titulaire au Département de science politique de l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines (CÉPÉA). Il est également membre du Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale (GERSI)





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