La chute du faucon

Donald Rumsfeld a toujours été vu comme un dur

Élections américaines de mi-mandat


Le président américain George W. Bush a tiré les leçons de la désastreuse performance du Parti républicain aux élections législatives de mardi. Il a accepté la démission de celui qui représentait au plus haut niveau le bourbier dans lequel l'Amérique s'enfonce en Irak. Le faucon Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense depuis six ans, prend sa retraite et est remplacé par un ancien chef de la CIA, Robert Gates. Certains diront qu'il a été congédié, et ils auront sûrement raison. Une chose est toutefois certaine: le fiasco irakien est d'abord et avant tout le résultat des politiques du président et c'est lui qui, devant l'Histoire, en paiera le prix.
Un dur
Donald Rumsfeld a toujours été vu comme un dur. Élu représentant républicain à la Chambre en 1962, il est nommé ambassadeur des États-Unis à l'OTAN en 1973, puis chef de cabinet du président Gerald Ford l'année suivante, et, enfin en 1975, plus jeune secrétaire à la Défense de l'histoire. Après la victoire du candidat démocrate Jimmy Carter en 1976, il mène une carrière dans le monde des affaires tout en continuant à exercer une influence dans les cercles républicains.
D'ailleurs, en 1983 et en 1984, sous Ronald Reagan, il va entreprendre deux étranges et embarrassantes visites chez Saddam Hussein. À l'époque, l'Irak est en pleine guerre contre l'Iran et achète massivement des armes à l'Occident et aux pays de l'Est. Sans états d'âme, Rumsfeld se fait photographier serrant la main du dictateur et retourne à Washington en ne disant que du bien de ce chef d'État dont le pays est la première ligne de défense des intérêts occidentaux contre une révolution islamique qui menace le Proche-Orient et ses réserves pétrolières. Pas un mot de sa part sur l'emploi d'armes chimiques par les Irakiens contre les Iraniens. En 2000, il joint l'équipe de George W. Bush.
Nommé secrétaire à la Défense en janvier 2001, Donald Rumsfeld n'a qu'une idée en tête: transformer les forces armées américaines en un outil plus léger, plus mobile et doté de technologies les plus sophistiquées. Son programme bouscule bien des habitudes et des intérêts au sein du Pentagone et dans l'industrie militaire. Certains protestent, mais la réforme est soutenue par le président et certains secteurs des forces armées. Le 10 septembre 2001, quelques heures avant les attaques contre New York et Washington, il révèle que le pire ennemi des États-Unis est la bureaucratie du Pentagone.
Le succès de la guerre en Afghanistan valide sa réforme. Rumsfeld a le vent dans les voiles et prépare la prochaine intervention en Irak qui s'inscrit, proclame l'administration, dans la guerre contre le terrorisme. Il est déterminé à y appliquer les mêmes principes qu'en Afghanistan malgré l'opposition des leaders militaires. Le résultat sera catastrophique.
Le désastre irakien
Au début 2003, Rumsfeld met en oeuvre un plan d'invasion où le contingent est réduit et compte sur la vitesse et la mobilité afin de triompher. Effectivement, c'est ce qui arrive même si un commentateur a dit avec justesse que, dans cette guerre, les États-Unis "ont vaincu les Pierrafeu". Rien de très glorieux, en effet, mais Rumsfeld triomphe pendant quelques semaines.
Sur le terrain, tout semble sourire aux forces américaines jusqu'au jour où, en juin et juillet 2003, une rébellion éclate aux quatre coins du pays. Le secrétaire à la Défense, méprisant, parle alors de troubles sans importance provoqués par des "terroristes" et des nostalgiques de Saddam. Il prédit un rapide retour au calme.
Un an plus tard, la prise de quatre grandes villes irakiennes par des insurgés et le dévoilement d'un énorme scandale sur des mauvais traitements infligés aux prisonniers d'Abou Ghraib entament la superbe du ministre. Bush refuse de le sanctionner. "Les choses sont difficiles en Irak, et nous commettons certaines erreurs, mais nous gagnons", répète le président sur toutes les tribunes. Les électeurs lui donnent raison à la présidentielle de novembre 2004, et le président renouvelle son appui à Rumsfeld.
Pourtant, au début de 2005 la guerre en Irak tourne mal. Le conflit est de plus en plus impopulaire aux États-Unis. Sur le terrain, l'armée américaine n'arrive pas à mâter l'insurrection et à mettre sur pied des forces irakiennes en mesure de défendre le nouveau gouvernement de Bagdad.
La grogne monte au sein du Parti républicain et dans les états-majors. En janvier dernier, six généraux à la retraite dont plusieurs vétérans de la guerre en Irak, réclament la démission du secrétaire à la Défense. Certains vont plus loin. L'ex-conseiller de Colin Powell, le colonel Lawrence Wilkerson, accuse Rumsfeld et le vice-président Dick Cheney d'être coupables de crimes de guerre en Irak.
L'establishment militaire n'avait pas connu une telle fronde, même pendant la guerre du Vietnam. La situation en Irak est effectivement bouleversante pour des millions d'Américains. Quelque 2500 soldats américains et plus de 60 000 Irakiens ont péri depuis l'invasion. Des villes ont été rasées, plus d'un million d'Irakiens ont quitté leur foyer, et les milices prolifèrent et font régner la terreur dans les grandes villes.
À la veille des élections de mardi, d'éminents partisans de la guerre tels le Canadien David Frum, et les Américains Richard Perle et Kenneth Adelman, retournent leur veste et pestent contre le président et son équipe. Bush, Rumsfeld et d'autres "se sont révélés être parmi les individus les plus incompétents" depuis l'époque de Harry Truman, au début des années 50, proclame Adelman, qui n'avait pourtant que de bons mots pour eux il y a quatre ans.
La promotion de Robert Gates à la tête du Pentagone fournira-t-elle le nouveau leadership nécessaire afin de faire face au conflit en Irak et dont le président parlait hier après avoir annoncé le départ de Rumsfeld? L'avenir le dira. Encore faudra-t-il que le président lui-même change de stratégie. En sera-t-il capable?
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L'auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix et professeur invité au GERSI et au CÉRIUM de l'Université de Montréal.


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